Récit/France 11 octobre Frédéric Pajak

En 2015, alors que le tome 3 du Manifeste incertain venait de recevoir le prix Médicis essai et le prix de la Littérature suisse, Frédéric Pajak racontait qu'il commençait chacune de ses journées par la lecture d'un poème. On comprend dans le septième volet de cette grande aventure littéraire, que le rituel n'est plus aussi régulier. N'empêche, entre Frédéric
Pajak et la poésie, c'est une intense histoire. « J'ai goûté à tant de poètes, à tant de "grande flaque de poésie", poésie de l'émotivité incurable, de la préciosité, de l'alanguissement, de la virilité. J'ignorais tout de la "poésie femelle", jusqu'au jour où, il y a une trentaine d'années, j'ai découvert les poèmes d'Emily Dickinson et de Marina Tsvetaieva. »

Emily Dickinson (1830-1886) et Marina Tsvetaieva (1892-1941), deux figures brillantes au panthéon de la poésie moderne, sont ainsi les héroïnes de ce nouveau récit biographique écrit et dessiné dans lequel s'intercale un carnet de voyage, quand Pajak met pour la première fois les pieds en Russie pour partir sur les traces de Marina T.,  de Moscou où elle est née jusqu'au village de Ielabouga où la poétesse s'est suicidée. C'est à elle que l'écrivain dessinateur consacre la plus grande place même si, prévient-il, sa vision est partielle « car Marina ne peut que m'échapper ». « Quant à Emily, je n'ai fait qu'évoquer sa vie. Elle m'échappe plus encore », prévient-il.

Deux poétesses aux destins bien différents : une Américaine recluse et sédentaire, qui ne s'éloignera jamais du domaine familial, de l'environnement aisé et puritain d'Amherst dans son Massachusetts natal. Une Russe qui éprouvera dans son corps tous les tourments de l'Histoire du XXe siècle : exils forcés et misère matérielle, drames intimes et désastres collectifs. L'une,
reconnue à titre posthume, l'autre qui a cherché très tôt la visibilité publique. Une vieille fille solitaire et une amoureuse exaltée au romantisme radical, qui sera mère de trois enfants. Mais ces deux femmes vibrantes dont le poids contraignant de la vie domestique n'a jamais réussi à entraver leur haute mission ont aussi en commun la foi en la postérité de leur œuvre. Ce sont deux sœurs d'âme, cette âme que Frédéric Pajak définit comme « un être à l'intérieur de l'être, qui nous dépasse et qu'il s'agit de retrouver à l'intérieur de soi ». Et il ne cache pas sa fascination pour ces vies de vocation, ces personnalités consumées vivantes dans la poésie. Il célèbre la liberté d'être, la sensibilité dévorante, de ces deux non-conformistes dont l'œuvre traduit l'urgence du jaillissement, la quête d'absolu, l'engagement total dans « l'immense poésie ». Où en plongeant au plus profond d'elles-mêmes, au plus obscur de leur intériorité, elles parviennent à faire entendre le cœur commun de la condition humaine.

Fidèle à son trait figuratif, au jeu de correspondances jamais littérales entre l'image et le texte, Frédéric Pajak dessine des abeilles, des oiseaux et des fleurs, écho à l'extraordinaire jardin d'ornement d'Emily D. Les arbres des forêts russes, et des bords de mer. La nature et « le paysage de l'âme ».

Frédéric Pajak
Emily Dickinson, Marina Tsvetaieva, l’immense poésie
Noir sur blanc
Tirage: 2 000 ex.
Prix: 23 euros ; 320 p.
ISBN: 9782882505330

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