Dévoilées lors des Rencontres nationales de la librairie, qui se tiennent les 7 et 8 juin à Rennes, les conclusions de la 6e étude Xerfi ont dressé un tableau préoccupant de la « situation économique et financière des librairies indépendantes ». Sous l’effet conjugué d’une inflation persistante, de l'augmentation du coût des charges fixes et d’une stagnation des remises commerciales, les marges s’érodent dangereusement. Si les petites structures sont encore une fois les plus exposées, l’ensemble de la profession pourrait, à terme et en l’absence de changement, basculer dans le rouge, redoute l'étude.
« La situation est toujours difficile », a résumé Jérémy Robiolle, directeur du développement de Xerfi. Après la parenthèse de l’après-Covid, la contraction du marché s’installe, avec une « baisse quasi-systématique des ventes » : en 2025, ces dernières ont reculé de 1,5 % en valeur et de 2,5 % en volume. Puissantes locomotives ces dernières années, le manga et la bande dessinée n’ont pas su inverser la tendance, s’essoufflant à leur tour là où l’offre d’occasion a gagné du terrain.
Inflation, contraction du marché, baisse du pouvoir d'achat
Dans un contexte également marqué par un pouvoir d’achat restreint et des arbitrages de consommation peu favorables au livre, l’évolution limitée du prix des ouvrages – loi du prix unique oblige – n’a pas permis de compenser ces difficultés. « L’écart entre la valeur et le volume tend à s’accentuer » a abondé Jérémy Robiolle, constatant que « l’inflation générale des prix a progressé de 20 % entre 2016 et 2025, tandis que sur le même horizon, le prix des livres a augmenté de 10 % ».
Certains indicateurs pourraient pourtant laisser penser à une certaine résilience du secteur. Le nombre de librairies a en effet progressé de 9,7 % entre 2018 et 2024, atteignant aujourd’hui 2 477 établissements. De la même façon, le taux de défaillance reste modéré. Mais ces données méritent d’être relativisées tant elles éclipsent les petites librairies, souvent les plus fragiles, dont les comptes sont insuffisamment recensés.
En 2025, le nombre de créations a diminué, se situant désormais en-deçà des 201 procédures collectives (redressement et liquidation judiciaire) recensées en 2024. Un chiffre qui a doublé par rapport à 2021-2022. « La situation actuelle rappelle celle observée entre 2013 et 2015 », a indiqué Jérémy Robiolle, évoquant une profession économiquement fragilisée par la crise des subprimes et la crise de la dette souveraine grecque.
Des écarts de marge commerciale
Dans la continuité des révélations des précédentes RNL, l’étude a également mis en lumière la progression des AACE (autres achats et charges externes), sous l’effet de la hausse des coûts de l’énergie, de l’augmentation des loyers (de 2 à 3 % en moyenne) et du renchérissement des prestations externes (transport, informatique, communication, événementiel).
Les frais de personnel ont eux aussi augmenté, du fait des revalorisations du Smic, insuffisamment compensées par le CICE et les abaissements de charges sociales. « Les AACE ont progressé de 2 à 5 points de chiffre d’affaires, quelle que soit la taille des entreprises », a précisé Jérémy Robiolle. À titre d’exemple, les frais de personnel des petites librairies sont passés de 15,5 % du chiffre d’affaires en 2021 à 18,6 % en 2024.
Dans ce contexte, les écarts de performance se creusent. Si la marge commerciale s’est maintenue pour les grandes et moyennes librairies, elle s’est dégradée pour les plus petites, passant de 33,3 % en 2023 à 31,9 % en 2024, quand les grandes et moyennes librairies bénéficient, en moyenne, d’une marge de 37 %. Un phénomène interprété par Jérémy Robiolle par à la fois « une baisse du chiffre d’affaires » et « un rapport de force défavorable aux petites structures dans les négociations commerciales ».
Une rentabilité en berne
Au-delà de la marge commerciale, c’est la rentabilité globale qui s’effrite. Après le rebond post-crise sanitaire, l’excédent brut d’exploitation et le résultat net reculent pour l’ensemble du secteur. En 2024, le résultat net s’établit à 1,5 % pour les grandes librairies, 1,1 % pour les moyennes et seulement 0,8 % pour les petites. Des niveaux particulièrement faibles, qui placent la librairie parmi les secteurs les moins rentables du commerce de détail, le résultat net plafonnant à 1,3 %, soit deux fois moins que la moyenne sectorielle.
Par ailleurs, du fait de la baisse des ventes, le taux de rotation des stocks a progressé dans les petites librairies. Quant au taux d’endettement, ce dernier a diminué d’environ 25 % pour l’ensemble des enseignes. « Si l’on regarde le verre à moitié plein, cela signifie que les sociétés sont peu endettées. En revanche, si l’on regarde le verre à moitié vide, cela signifie aussi qu’il y a moins d’investissement, ce qui n’est pas bon signe », a analysé Jérémy Robiolle.
« S’il n’y a pas de remise en question de la répartition de la valeur tout au long de la chaîne du livre, on va droit dans le mur », a alerté Serge Wanstok de la librairie La Galerne, au Havre. Pourtant à la tête d’une structure de grande taille, ce dernier a affirmé avoir activé tous les leviers possibles : non-remplacement des salariés partants, économies d’énergie à hauteur de 15 000 euros, massification des réassorts, ou encore diversification vers le hors-livre (notamment les chaussettes !) qui représente désormais 6 à 7 % du chiffre d’affaires. Autant d’ajustements autrefois efficaces pour améliorer les marges, mais qui, désormais, ne permettent plus que de maintenir un équilibre fragile du résultat net.
Selon les projections de Xerfi, en l’absence d’améliorations significatives ou de nouveaux leviers d’action, de nombreuses librairies pourraient basculer dans le rouge à moyen terme. Pour simplement stabiliser leur résultat net, il leur faudrait à la fois une progression de 4 % du chiffre d’affaires et un gain de deux points de marge commerciale. Autant de pistes qui devraient alimenter les débats à venir au sein de la profession.
