À l’approche des Rencontres nationales de la librairie (RNL), qui se tiendront à Rennes les 7 et 8 juin, le Centre national du livre (CNL) publie des données actualisées sur la démographie des librairies. Verdict : après l’élan post-Covid, le secteur entre dans une « phase de stabilisation ».
En 2025, le CNL a ainsi recensé 83 ouvertures de librairies, contre 135 en 2024, soit une chute de 38 %. Dans le même temps, 85 établissements, dont la vente de livres neufs constitue l’activité principale, ont fermé. Le solde devient ainsi négatif « pour la première fois depuis l’existence de ce suivi en 2023 sur les données de 2022 », a indiqué le CNL.
Une situation alarmante qui touche toutes les libraires
Un constat préoccupant qui vient corroborer les inquiétudes formulées à maintes reprises par le Syndicat de la librairie française (SLF). Lors d’une récente conférence de presse en amont des RNL, Amanda Spiegel, vice-présidente du SLF et libraire à Folies d’Encre (Montreuil), rappelait à nouveau la fragilité structurelle du secteur, caractérisé par des marges moyennes d’environ 1 %.
Dans un contexte socio-économique en dents de scie, la hausse continue des charges fixes, combinée à un recul progressif des ventes en valeur comme en volume, et notamment une baisse de 6 % au premier trimestre, pèsent lourdement sur les librairies et leur trésorerie.
Autant de tensions qui touchent désormais l’ensemble du maillage, des petites structures indépendantes aux enseignes plus importantes telles que Furet du Nord-Decitre, Gibert, Sauramps, en passant par des institutions ancrées dans leur territoire depuis des décennies, à l’instar de la librairie Comptines à Bordeaux ou Le Point du Jour à Paris.
Des créations trop conjoncturelles ?
Si le CNL note une relative stabilisation du nombre de fermetures par rapport aux années 2023 et 2024, leur profil éclaire la fragilité du modèle économique. En 2025, près de la moitié des librairies ayant fermé avaient été créées après 2017 (48 %), et plus d’un tiers après 2021 (38 %).
Ces disparitions concernent majoritairement des structures à faible chiffre d’affaires : la grande majorité réalisait moins de 200 000 euros annuels. Un signe que l’élan de créations post-Covid, parfois rapide et peu consolidé, atteint aujourd’hui ses limites.
Dans le détail, les librairies généralistes dominent largement les ouvertures, représentant quatre créations sur cinq. À l’inverse, les spécialisées marquent le pas. Le cas des librairies manga est particulièrement révélateur : après une cinquantaine d’ouvertures entre 2022 et 2024, environ un cinquième d’entre elles ont déjà fermé. Si les librairies dédiées à la romance semblent avoir pris le relais en 2025 avec une vingtaine de créations, le CNL tempère, évoquant un phénomène conjoncturel.
Un maillage toujours dynamique dans les petites communes
Les créations continuent néanmoins de se concentrer dans les territoires peu denses. En 2025, 56 % des ouvertures ont eu lieu dans des communes de moins de 15 000 habitants (contre 52 % en moyenne sur les années précédentes). Une proportion qui atteint jusqu’à 71 % pour les communes de moins de 30 000 habitants. À l’inverse, les grandes villes de plus de 100 000 habitants attirent peu, tout comme les villes moyennes, où le nombre d’ouvertures a été divisé par trois en un an.
Géographiquement, les créations ont concerné 45 départements. Un maillage moins étendu que les années précédentes. Si l’Île-de-France (15 ouvertures), l’Auvergne-Rhône-Alpes (10) et l’Occitanie (9) restent en tête, les écarts se resserrent. La plupart des régions enregistrent un recul, particulièrement marqué en Bretagne. Seules les régions Grand Est, Hauts-de-France et Pays de la Loire résistent.
Les reprises de librairies, au nombre de 57 en 2025, restent quant à elles relativement stables, bien qu’en léger repli. Elles concernent en grande majorité (80 %) des librairies généralistes et constituent un levier essentiel de maintien du maillage. Souvent accompagnées par le CNL, qui en a soutenu 22 cette année, et par l’Adelc, elles participent de fait à la transmission des fonds et à la préservation des points de vente.
Une stabilisation en trompe-l’œil
Plus largement, 26 créations (soit 31 %) ont bénéficié d’un soutien public : huit via l’aide à l’investissement du CNL, 14 dans le cadre des conventions territoriales DRAC-CNL-Région, et quatre au titre des deux dispositifs cumulés.
Si le nombre total de librairies reste supérieur à celui d’avant la crise sanitaire, la dynamique actuelle apparaît plus fragile qu’il n’y paraît. Derrière la « stabilisation » avancée par le CNL, le secteur fluctue désormais entre ralentissement des créations, fragilité économique et premières contractions du réseau. Une inflexion qui pourrait bien marquer un tournant durable dans la démographie des librairies françaises.
