Livres Hebdo : Il y a deux ans déjà, le SLF alertait sur la fragilisation des librairies indépendantes. Aujourd’hui, alors que vont s'ouvrir les Rencontres nationales de la librairie, le SLF évoque une crise désormais « systémique » de la profession et du secteur. Qu’est-ce qui, selon vous, s’est aggravé ces derniers mois pour que votre analyse prenne aujourd’hui une nouvelle dimension ?
Alexandra Charroin-Spangenberg : Ce qui a changé depuis l’étude Xerfi réalisée il y a deux ans - et que nous n’avions pas anticipé -, c’est l’entrée en guerre des États-Unis contre l’Iran. Cette situation a relancé une inflation galopante alors même qu’à la fin de l’année dernière, la Banque de France se montrait plutôt optimiste et prédisait une stabilisation. Concrètement, avec la hausse du prix de l’essence, nos clients se déplacent moins. À tel point que le nombre de salariés présents en magasin sur une journée dépasse parfois celui des visiteurs. Mais cette conjoncture n’a fait qu’aggraver une situation déjà dramatique. Structurellement, le prix des livres n’a pas suivi l’inflation au cours des six dernières années. Dans le même temps, ni nos marges ni nos remises commerciales n’ont évolué, alors que nos charges ont explosé.
La revalorisation du Smic, pourtant nécessaire, accentue aussi nos inquiétudes. En tant que gérants, nous ne savons pas comment suivre ces évolutions. Chaque jour, j’échange avec des confrères qui ne se payent plus depuis quelque temps afin de rémunérer leurs salariés. Aujourd’hui, beaucoup se voient contraints d’envisager des licenciements, voire la fermeture de leur librairie, surtout si la saison touristique s’avère mauvaise. Malheureusement, je n’ai pas de bonnes nouvelles. Les chiffres de l’Observatoire de la librairie française pour le mois de mai confirment cette tendance, avec une baisse moyenne des ventes de livres de 9 % en librairie (ramenée à -4 % avec le hors livre), quels que soient la taille ou l’emplacement des établissements.
« De petits prélèvements peuvent avoir un impact significatif »
Lors d’une conférence de presse, le SLF a interpellé à la fois les éditeurs et les pouvoirs publics. Quelles mesures concrètes attendez-vous de leur part ?
La première chose, qui est vitale, consiste à ce que les éditeurs augmentent leurs remises commerciales minimales, voire qu’ils lèvent le plafond actuel de 40 % pour les plus grosses librairies. Cette situation est d’autant plus injuste lorsqu'on sait que les autres canaux de distribution de livres bénéficient de meilleures conditions, grâce à des remises sur les fichiers de base et d’autres négociations. De telles pratiques vont pourtant à l’encontre de l’article 2 de la loi Lang, qui vise précisément à valoriser le travail qualitatif des libraires.
Le SLF a également évoqué la mise en place d’une taxe sur le chiffre d’affaires des grands opérateurs de la filière…
Nous avons en effet constaté que le secteur du livre est la seule industrie culturelle, alors qu’elle est première en chiffre d’affaires, à ne pas bénéficier d’une taxe comme celles qui existent dans la musique ou le cinéma. Une piste serait par exemple de taxer les grandes plateformes de vente de livres, afin de permettre une redistribution plus équitable au sein de la filière, au bénéfice des librairies indépendantes comme des petits éditeurs. Ce type de mesures a d’ailleurs déjà existé, comme la taxe de reprographie supprimée, comme d’autres, par le président Emmanuel Macron. Or, dans notre secteur, ces petits prélèvements peuvent avoir un impact significatif. C’est l’avantage d’être pauvre : on se sort de l’ornière avec peu.
« La loi Lang engage la responsabilité des éditeurs vis-à-vis de toute la chaîne du livre »
Cette piste de taxe a-t-elle été discutée avec les éditeurs ?
Nous en avons pour l’instant discuté de manière informelle, sans véritable concertation autour d’une table. En revanche, nous avons échangé avec le Centre national du livre, qui est habitué à gérer ce type de dispositifs d’aides et qui se montre d’ailleurs très préoccupé par la baisse de son budget. Lequel risque d’impacter directement les manifestations littéraires et donc l’ensemble de la chaîne du livre. Ce que nous demandons avec cette taxe, c’est donc une solution urgente qui pourra bénéficier à tous. D’ailleurs, la loi Lang engage clairement la responsabilité des éditeurs vis-à-vis de toute la chaîne du livre, puisque dès lors qu’ils fixent le prix des ouvrages, ils déterminent la rémunération de l’ensemble des acteurs. Cette taxe va donc dans le sens de l’esprit de cette loi, qui, je le rappelle, a été conçue par les éditeurs eux-mêmes, et que les libraires continueront de défendre bec et ongles.
Aujourd’hui, le CNL a d'ailleurs dévoilé son suivi du secteur, faisant état, pour la première fois depuis 2023, d’un nombre de fermetures de libraires plus élevé que d’ouvertures. Quelles menaces cela représente-t-il ?
Au-delà de ce solde négatif, qui était en partie prévisible, un autre phénomène reste largement sous-estimé : les nombreux libraires qui partent ou vont partir à la retraite. Cette situation est préoccupante, car de nombreuses transmissions ne se font pas, ou se font dans de mauvaises conditions. On peut citer l’exemple de Blois, qui a finalement trouvé un repreneur, mais au prix d’une cession de la librairie, l’œuvre de toute une vie pour Olivier Labbé, pour un euro symbolique. Comme le soulignait deux ans plus tôt Jérémy Robiolle, directeur de développement chez Xerfi, si ces chiffres étaient présentés à des chefs d’entreprise d’autres secteurs, ces derniers n’hésiteraient pas à mettre la clé sous la porte. À l’inverse, nous continuons à nous serrer la ceinture, convaincus de mener une vraie mission. Mais combien de temps pourrons-nous tenir en travaillant jusqu’à 70 heures par semaine ? Si notre engagement idéaliste perdure, certains libraires commencent à fatiguer et pensent même à décrocher. Il faut dire que le sentiment de solitude est fort : les autres maillons de la chaîne nous soutiennent peu, voire nous perçoivent parfois comme incompétents.
« Chaque librairie qui meurt est un point de vente de moins pour un éditeur »
Cet éreintement semble induire l’essoufflement d’un modèle. À ce sujet, le thème des RNL, « Libraire, notre métier pour aujourd’hui et pour demain » sous-tend l'ébauche de nouvelles perspectives. À quoi celles-ci pourraient ressembler ?
Ce qui est clair, c’est que nous sommes dans un monde en crise, qui ne concerne pas uniquement les librairies. On observe une évolution profonde des pratiques des consommateurs qui, selon un sociologue avec lequel j’échangeais, est équivalente à celle amenée par le choc pétrolier de 1973, à l’origine de l’essor des grandes surfaces. Aujourd’hui encore, nous sommes en train de basculer vers un nouveau modèle. Dans ce contexte, les libraires doivent réfléchir à la manière de s’adapter à une clientèle de plus en plus connectée, sans pour autant avoir rompu son lien avec le livre, bien au contraire. C’est d’ailleurs tout l’enjeu des prochains jours : identifier des pistes et des solutions à mener ultérieurement. Je suis convaincue que nous avons la capacité de nous adapter à ces mutations, parce que nous croyons à notre métier et à son avenir. Toutefois, cela ne pourra se faire sans le soutien de nos partenaires. Car il ne faut pas l’oublier : chaque librairie qui meure est un point de vente de moins pour un éditeur exigeant.
D’autres enjeux très divers comme l'écologie, la liberté d’expression, l'intelligence artificielle ou encore la distribution seront également au cœur des échanges. Quels chantiers priorisez-vous ?
Tout est important mais dans l’immédiat, le plus urgent est d’assurer une sécurité économique aux libraires, avant de réfléchir plus philosophiquement aux transformations du métier. Ensuite, il est certain qu'il nous faut lutter contre les écrans, qui nous font perdre jusqu’à notre capacité à lire, pour remettre la lecture au cœur de la société, la présenter comme désirable, souhaitable et l’encourager auprès de toute la population.
