15 MAI - ESSAI Allemagne

La Renaissance, dit-on, a inventé la perspective. Avant, l'image était plate, sans profondeur de champ. Dès le XIVe siècle, les artistes de Florence mettent en oeuvre une nouvelle technique de la représentation visuelle et, par là même, opèrent une véritable révolution de l'oeil. Grâce aux architectes Filippo Brunelleschi (1377-1446) et Leon Battista Alberti (1404-1472), et notamment à la fameuse théorie de la "fenêtre" de ce dernier, le regard va converger vers une ligne de fuite et faire se déployer un paysage en trois dimensions. Ce point de vue unique, selon les "inventeurs" de la perspective, donnerait l'image vraie de la réalité. Une vision "monofocale" qui sera corroborée par la photographie et deviendra bientôt hégémonique par le biais de l'expansion coloniale européenne. Ce serait bien vite oublier que l'image est culturelle et que le regard se construit. "La perspective est une technique culturelle et non un simple problème artistique", rappelle Hans Belting. D'une part, la perspective n'est pas tout à fait ignorée au Moyen Age, d'autre part, les questions de la vision comme de la représentation de l'espace se sont posées ailleurs qu'en Europe : dans le Proche-Orient islamique, pour ne point le nommer. Une culture "an-iconique", c'est-à-dire où la figuration est taboue mais où l'art se passant d'images s'épanouit à travers la décoration géométrique : les muqarnas (ces alcôves ou stalactites aux alvéoles déclinés à l'infini) et les moucharabiehs >(système de grillage occultant les ouvertures).

Dans son dernier ouvrage, Florence et Bagdad : une histoire du regard entre Orient et Occident, Hans Belting entend même que la prétendue invention de l'art européen puise ses sources dans les théories arabes de la vision. Le Kitab al-Manazir ou Livre d'optique d'Ibn al-Haytham, dit Alhazen (965-1040), lu par Blaise de Parme (mort en 1416), premier théoricien de la perspective, introduit déjà la notion du regard : "Dans un monde où tout s'écoule et devient, toutes les choses visibles sont soumises au changement, qui influence aussi notre perception, et c'est pourquoi nous ne voyons aucune chose absolument de la même manière lorsque nous la voyons pour la seconde fois." Croisement donc entre Moyen-Orient et Europe, mais avec cette différence qui en fait la singularité occidentale - l'autonomie du regardeur, sa subjectivité : "Les images en perspective représentent le regard et apprennent au spectateur à comprendre le monde comme une image ou en faire sa propre image."

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