L'étoile mystérieuse. Après Les ombres de Bombay (Liana Levi, 2024, « Folio », 2025), cinquième épisode de sa saga policière dans l'Inde des années 1920, Abir Mukherjee, fils d'immigrés bengalis installés en Écosse, qui vit aujourd'hui dans le Surrey, avait souhaité marquer une pause et écrire un roman qui n'aurait rien à voir, ni les lieux, ni les personnages, ni l'époque (Les fugitifs, Liana Levi, 2025).
Dans l'intervalle, son héros Satyendra Banerjee, brahmane de haute caste devenu sergent dans la police impériale britannique, a passé trois ans en exil en Europe pour fuir de fausses accusations d'espionnage et de trahison. Il avait en outre de plus en plus de mal à concilier ses convictions indépendantistes, en disciple de Gandhi luttant pour la libération de l'Inde, avec sa loyauté et sa fidélité absolues à son employeur, représenté par le capitaine Sam Wyndham, avec qui s'étaient créés des liens d'amitié. Même si, en parfait gentleman, celui-ci, traumatisé à vie par la guerre de 1914-1918, jamais remis de la mort de son épouse, trouvant refuge dans l'opium puis dans l'alcool, a toujours répugné à exprimer ses sentiments, amicaux ou amoureux. La belle Annie Grant, dont il est épris et réciproquement, est, malgré elle, la victime de cette retenue toute british.
Sam a très mal vécu l'absence de Satyendra, qu'il a aidé à fuir, et son long silence. Aussi lui bat-il d'abord froid quand l'ancien sergent réapparaît tout à coup à Calcutta et lui demande son appui pour retrouver sa cousine Dolly, une jeune photographe mystérieusement disparue. Il faut dire que Sam, longtemps en disgrâce, au placard, vient enfin de se voir confier par ses supérieurs une enquête intéressante : le riche et réputé homme d'affaires bengali J.P. Mullick, producteur d'un film en cours de tournage à Bishnupur avec pour vedette l'actrice anglaise Estelle Morgan - le sublime « ange de Tasmanie » -, a été retrouvé égorgé sur les ghats de la ville, non loin de la gare de Howrah. Mais la bouderie entre les deux héros ne durera pas : ils ont trop besoin l'un de l'autre, sont trop complémentaires, comme Holmes et Watson. Chacun va mener son enquête, jusqu'à s'apercevoir que les deux affaires sont liées : J.P. Mullick apparaît rapidement sous son vrai jour, un pervers sexuel, un maître chanteur. Son secrétaire Ronen Ghatak connaissait Dolly, lui versait même de l'argent. Hélas, il ne peut plus parler, égorgé lui aussi dans le train Bishnupur--Calcutta. Il devient vite évident que toute l'intrigue pourrait bien tourner autour d'Estelle. La star dissimule un lourd secret. Mais motus ici, bien sûr.
Abir Mukherjee, qui s'est inspiré de l'actrice Merle Oberon pour son héroïne, n'a pas perdu la main. Son roman est mené tambour battant, avec une folle virtuosité. Les caractères de ses personnages sont très fouillés psychologiquement. Quant au contexte historique (l'Inde des années 1920 en passe de secouer le joug britannique), il est passionnant, restitué avec précision et empathie. Calcutta, elle, demeure toujours aussi brutale, démente, envoûtante.
Les bûchers de Calcutta
Liana Levi
Traduit de l'anglais par Emmanuelle et Philippe Aronson
Tirage: 6 000 ex.
Prix: 22 € ; 416 p.
ISBN: 9791034912322
