Bibliothèques

Rapport Orsenna sur les bibliothèques : et après ?

La médiathèque des Mureaux, dans les Yvelines, où le rapport Orsenna a été rendu public. - Photo ARNAUD SPANI/VILLE DES MUREAUX

Rapport Orsenna sur les bibliothèques : et après ?

Excellent outil de communication, le rapport Orsenna sur les bibliothèques dévoilé en grande pompe le 20 février satisfait globalement la profession. La balle est désormais dans le camp de l’Etat. Professionnels, élus et associations attendent maintenant de voir comment ses 19 propositions vont se traduire concrètement et avec quels moyens.

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Par Véronique Heurtematte,
Créé le 23.02.2018 à 00h00,
Mis à jour le 23.02.2018 à 07h18

La médiathèque des Mureaux était, mardi 20 février, l’endroit où il fallait être vu. S’y croisaient Jack Lang et Valérie Pécresse sous les projecteurs de tous les médias, de BFM au "Quotidien" de Yann Barthès en passant par France Inter. C’est bien l’une des rares fois où les bibliothèques attirent tant de beau monde. Tous avaient fait le déplacement pour la remise du rapport "Voyage au pays des bibliothèques : lire aujourd’hui, lire demain". Ecrit à quatre mains par l’académicien Erik Orsenna et l’inspecteur général des affaires culturelles Noël Corbin, ce rapport, attendu depuis le 20 décembre, était enfin remis officiellement à la ministre de la Culture, Françoise Nyssen.

Le président Emmanuel Macron visite la médiathèque des Mureaux en compagnie de Françoise Nyssen, ministre de la Culture. - Photo PRÉSIDENCE DE LA RÉPUBLIQUE


Le président de la République, Emmanuel Macron, qui avait inscrit l’élargissement des horaires d’ouverture des bibliothèques dans ses engagements de campagne, avait tenu à faire le déplacement, conférant une importance supplémentaire à l’événement, même s’il s’est montré discret, avec un discours très sobre lors de la cérémonie de remise.

Accueilli avec circonspection par les élus et les bibliothécaires lors de son annonce en juin dernier, le rapport suscite aujourd’hui des réactions très largement positives. Il faut dire qu’Erik Orsenna, qui déclare s’être totalement passionné pour le sujet, a mis tout son talent d’écrivain pour livrer un document balayant l’ensemble des problématiques qui traversent aujourd’hui le champ de la lecture publique. Il se conclut par 19 propositions pour permettre "d’ouvrir plus et d’ouvrir mieux", et plus globalement de diffuser les bonnes pratiques et d’accompagner les bibliothèques dans la grande diversité de leurs missions, de la diffusion du numérique à l’inclusion sociale en passant par la formation tout au long de la vie ou l’aide à l’emploi. Il prône les partenariats, la mise en réseau, le travail transversal et met en garde contre toute tentation d’être directif : "la verticalité écrase les initiatives locales, ankylose les énergies", avertit le rapport dès les premières pages.

Ambassadeur

Les professionnels et tous les opérateurs de terrain n’y apprendront rien qu’ils ne connaissent déjà. Ce n’était sans doute pas l’objectif d’Erik Orsenna, qui a pris au pied de la lettre son rôle d’ambassadeur de la lecture pour raconter la diversité et la richesse des services des bibliothèques, dire à quel point celles-ci avaient déjà, pour nombre d’entre elles, considérablement évolué. De ce point de vue, le rapport est avant tout un excellent outil de communication, qui suscite des réactions de la part du monde politique, une exposition inhabituelle dans les médias généralistes et auprès du grand public, comme l’avait fait en 2014 la pétition pour l’élargissement des horaires d’ouverture de l’ONG Bibliothèques sans frontières. "Le rapport met en lumière tout le foisonnement de l’activité des bibliothèques, avec des constats pour la plupart pertinents, apprécie Xavier Galaup, président de l’Association des bibliothécaires de France. Surtout, il montre bien le rôle de médiateur du bibliothécaire au cœur des politiques territoriales. Il exprime une volonté politique qui va dans le bon sens et j’espère qu’il permettra de nouer un dialogue vraiment fructueux entre décideurs et professionnels."

"Il faut une loi et un label comme pour les musées"

Pour assurer une politique durable de l’Etat en direction des bibliothèques, Gilles Eboli, directeur de la bibliothèque municipale de Lyon, plaide pour une loi nationale.

"Dans la profession, la nécessité de se doter d’une loi sur les bibliothèques a toujours fait débat. Pour ma part, j’y suis favorable depuis très longtemps car j’ai des inquiétudes sur la capacité et la volonté de l’Etat à maintenir sa politique. Or, l’action de l’Etat n’est pas enterrée par la loi de décentralisation. L’aide actuelle dispensée par l’Etat par l’intermédiaire des Drac est très bien, mais elle s’inscrit dans un cadre trop lâche. Je pense qu’il faudrait une loi et un label pour les bibliothèques, comme c’est le cas pour les musées. Le label Musée de France donne un cadre d’excellence aux établissements. On pourrait imaginer le même dispositif pour les villes qui s’engagent en faveur de la lecture publique, avec un label qui indiquerait les questions sur lesquelles il faut travailler, comme le développement durable, l’accessibilité, le numérique. La loi ne doit pas être autoritaire mais inciter au dialogue entre l’Etat et les collectivités locales en donnant des critères en matière d’horaires d’ouverture, de formation des agents, de qualité des collections, de qualité des services. En Scandinavie, on fait des lois sur les bibliothèques depuis les années 1920 et on les fait évoluer régulièrement. En 2017, la Finlande a rénové sa loi, de manière pragmatique, pour s’adapter aux réalités des bibliothèques, notamment l’intégration du numérique. Je trouve que cette démarche est excellente."

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En chiffres

16 500 équipements de lecture publique

27 millions de visiteurs (40 % de la population) en bibliothèque en 2016

38 000 salariés, 82 000 bénévoles

20 heures d’ouverture hebdomadaire en moyenne dans les villes de plus de 20 000 habitants

42 heures d’ouverture hebdomadaire dans les villes de plus de 100 000 habitants.

180 millions de documents dans les bibliothèques publiques

280 millions de prêts par an

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Pour Florian Salazar-Martin, maire adjoint à la culture, aux droits culturels et à la diversité culturelle de Martigues, et conseiller métropolitain d’Aix-Marseille Provence, le rapport marque une étape importante dans la réflexion nationale autour des bibliothèques. "C’est un diagnostic dont nous avions besoin, estime l’élu. Il doit nous inciter à avoir une vraie ambition pour la lecture publique qui constitue une question transversale dans les politiques territoriales. Lors de sa création, la métropole Aix-Marseille Provence a pris la compétence culturelle, et là où l’on avance le plus vite dans sa mise en œuvre, c’est sur la lecture publique."

Elus et professionnels attendent maintenant de voir quelles recommandations du rapport seront retenues et comment elles seront mises en œuvre concrètement. Le plan Bibliothèques du ministère de la Culture, qui doit, en s’inspirant du rapport, traduire de manière opérationnelle la vision politique de l’Etat pour la lecture publique, n’a pas encore été communiqué. Mardi 20 février, la ministre ne l’a pas évoqué et parlait de charte entre l’Etat et les collectivités territoriales. Elle a annoncé que le rapport serait présenté dans la foulée aux élus.

Lundi 19 février, les grandes lignes en avaient été présentées par la ministre aux représentants des directions générales des affaires culturelles (Drac). "Je compte sur vous pour vous en emparer immédiatement", leur a lancé Françoise Nyssen. Le rôle et la charge de travail des Drac vont se trouver alourdis. Mais interrogée par Livres Hebdo sur la question des moyens supplémentaires qui seront attribués à ces Drac pour remplir leurs missions accrues, la ministre n’a apporté aucune réponse précise.

Un dialogue social à mener

Le chiffrage budgétaire des recommandations du rapport n’est pas encore connu. Mais la rallonge de 8 millions d’euros à la Dotation générale de décentralisation pour les bibliothèques en 2018 est un signe favorable. Cependant, comme le rapport le précise, le processus nécessaire à la mise en œuvre d’un projet d’extension d’horaires d’ouverture prend entre 6 et 18 mois. Xavier Galaup craint que la rallonge budgétaire de 2018 n’arrive trop tôt par rapport à la maturation des projets. "Cela ne se fait pas par un claquement de doigts, souligne le président de l’ABF. Il y a toute une réflexion, un dialogue social à mener. A moins que toutes les collectivités ne mettent un gros coup de collier, je ne sais pas si ces 8 millions supplémentaires pourront être utilisés dès cette année."

Plusieurs rendez-vous décisifs sont attendus. Le premier est la grande rencontre nationale, appelée jusqu’à maintenant Assises de la lecture publique et des bibliothèques, annoncée le 9 avril. Le deuxième est le prochain congrès de l’Association des bibliothécaires de France organisé du 7 au 9 juin, au cours duquel le ministère devrait faire des annonces concrètes.

"La bibliothèque semblait démodée, elle revient en force"

Coauteur du rapport, Erik Orsenna se présente comme le témoin de la nouvelle réalité des bibliothèques, et revient sur le bras de fer entre lui et le gouvernement sur le budget de la DGD.

"Je suis très content de l'augmentation de 8 millions d'euros de la Dotation générale de décentralisation en 2018, même s'il a fallu gueuler très, très fort pour l'obtenir." Erik Orsenna - Photo OLIVIER DION

Erik Orsenna - J’ai découvert l’extraordinaire densité et richesse de ce réseau. Avec 16 500 points d’accès au livre, c’est le réseau culturel le plus important en France. Ce qui m’a frappé, c’est l’immense diversité des services et des activités proposés. La moitié des gens ne viennent pas forcément pour emprunter des livres, et les médiathécaires proposent aux usagers ce qui les intéresse, sans les mépriser s’ils préfèrent les jeux vidéo au livre. Les bibliothèques sont aujourd’hui des lieux de vivre autant que des lieux de livres.

Non, tous les moyens sont bons pour rendre la vie plus vivante, c’est-à-dire aider chacun à découvrir en soi des potentiels. Alors, oui, pourquoi ne pas venir à la bibliothèque pour cuisiner ensemble ou prendre un cours de danse ? En partant des demandes plutôt que de l’offre, les bibliothèques proposent une culture qui ouvre, qui ne juge pas. Ce qui est insupportable, c’est de renvoyer le message que selon que vous aimez Rembrandt ou le rap, vous êtes un être civilisé ou quelqu’un de méprisable, et que si l’offre ne vous plaît pas, on n’a rien d’autre à vous dire à part "tant pis pour vous et au revoir !".

Il y en a deux. Le premier, c’est l’argent. Il faut bien sûr que l’Etat joue son rôle et prouve qu’il s’implique. Je suis très content de l’augmentation de 8 millions d’euros de la Dotation générale de décentralisation en 2018, même s’il a fallu gueuler très, très fort pour l’obtenir. Quand j’ai appris en décembre dernier, lors de l’arbitrage budgétaire, qu’il n’y aurait rien, j’étais prêt à démissionner car cela voulait dire que ce que l’on me demandait, c’était de convaincre les élus de bien vouloir dépenser l’argent qu’on venait de leur piquer. Après une bataille farouche, on a obtenu gain de cause, avec un arbitrage direct du président de la République. L’autre manière dont l’Etat doit s’impliquer, c’est à travers les bibliothèques universitaires, qu’il gère directement. Comment imaginer qu’elles ne soient ouvertes ni le dimanche ni pendant les vacances ? La charge d’accueillir les étudiants à ces moments-là repose uniquement sur les bibliothèques publiques. Le deuxième levier, c’est le double investissement direct des élus et des responsables des bibliothèques.

Oui, il y a deux points très clairs dans le rapport, c’est que l’Etat ne doit ni se désengager en considérant que la responsabilité de la lecture publique repose uniquement sur les collectivités territoriales, ni penser que c’est rue de Valois que se décide ce qui est bon pour toute la France. On me demande quelles sont les mesures à prendre, mais c’est aux élus de décider ! Un bel exemple, c’est celui de l’agglomération de Toulouse qui a réussi à mettre en réseau ses 37 communes avec une charte de la lecture publique qui est pour nous un modèle. Je suis très favorable à ce type de démarche. On peut aimer l’Etat et détester le jacobinisme !

Tout à fait. Dans ce livre, ce qui m’a particulièrement intéressé, c’est la question de la cohésion des territoires. J’identifie trois critères qui font d’une ville un endroit où il fait bon vivre : une ville doit être attractive, efficiente et inclusive. Les bibliothèques peuvent en effet y participer.

Ce qui est frappant, quand on regarde la cartographie des bibliothèques ouvertes le dimanche, c’est la grande bande blanche, en gros des Ardennes au Pays basque, qui correspond exactement à ce qu’on appelle la diagonale du vide en matière d’aménagement du territoire. C’est passionnant de voir le rôle des bibliothèques dans l’aménagement des territoires physiques et des territoires mentaux.

On pensait la bibliothèque démodée, elle revient en force et s’est métamorphosée. Pour moi, c’est aujourd’hui le lieu le plus moderne en tant que laboratoire des nouvelles pratiques de la démocratie. La lecture est le meilleur moyen d’émancipation culturelle et sociale et, oui, la France peut devenir un pays de lecteurs. C’est possible.

(1) Désir de villes, petit précis de mondialisation V d’Erik Orsenna et Nicolas Gilsoul, Robert Laffont. 20 euros. A paraître le 1er mars. ISBN : 978-2-221-19275-7

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