« En cette période de fortes chaleurs, la librairie adapte ses horaires afin de vous éviter les pics de température ». Comme La Passerelle à Antony (Hauts-de-Seine), de nombreuses librairies ont dû revoir leur organisation face aux températures extrêmes qui ont frappé l'ensemble de l'Hexagone la semaine dernière.
Horaires aménagés, fermetures anticipées, rencontres reportées ou annulées… Partout, les libraires ont ajusté leur fonctionnement pour protéger leurs équipes et leur clientèle de températures extrêmes qui ont aussi impacté la fréquentation dans un contexte déjà tendu pour le secteur. S’il est encore trop tôt pour en mesurer pleinement les effets, cet épisode caniculaire ouvre une réflexion sur l’adaptabilité des librairies à l’heure où les extrêmes climatiques promettent de se multiplier.
« En été, les températures montent très vite et baissent tout aussi rapidement en hiver »
« Nous sommes dans un local très mal isolé parce que vétuste. En été, les températures montent très vite, jusqu’à 34 degrés ces jours-ci, et baissent tout aussi rapidement en hiver. Le local mériterait un ravalement de façade mais nous n’avons pas les ressources financières pour nous le permettre », témoigne Cassandre Nicolas-Diter, gérante associée de la librairie La Virevolte à Lyon.
Faute d’une meilleure isolation et de climatisation, l’équipe – déjà en sous-effectif en raison de congés estivaux –, s’est équipée de ventilateurs « qui ont fonctionné jusqu’à un certain point ». Elle a également revu ses horaires, notamment sur les jours les plus chauds, privilégiant des ouvertures plus matinales et une fermeture autour de 16 heures.
« À partir de 15 heures, plus personne ne venait à la librairie », poursuit la cogérante, estimant que les conditions de travail devront à terme évoluer sur le modèle « de certaines villes du sud » avec des horaires fractionnés. Elle envisage également, lorsqu’elle aura les ressources suffisantes, d’installer un jeu de pales au plafond, écartant la climatisation pour des raisons à la fois économiques et écologiques.
« Les conditions de travail devenaient insupportables »
À Nanterre, la librairie El Ghorba mon amour a elle aussi dû réagir en avançant son ouverture, le matin, à 8h30. « Les conditions de travail des travailleuses devenaient insupportables », explique la codirigeante de la librairie, Halima M'Birik.
Faute de mieux, son équipe a multiplié les solutions de fortune : réorganisation des tâches pour éviter aux salariés des charges physiques trop importantes, extinction des lumières, stores tirés, ventilateurs déployés, arrosage des sols intérieur et extérieur. Autant de tentatives pour contenir la chaleur, au risque de donner à la librairie des allures de commerce fermé.
« On a forcément pensé à la climatisation, d’autant plus que nous avons un grand local avec une vitrine toute en longueur, mais je sais déjà que cette alternative est complètement hors de nos moyens. D’autant plus que notre activité recule et que les coûts fixes ne cessent d’augmenter », déplore la libraire. D’autres aménagements éventuels se heurtent également à des contraintes techniques, comme l’installation d’un store extérieur qui impliquerait une modification complète de la façade.
Si la fréquentation du public a fortement chuté pendant l’épisode caniculaire, la librairie, implantée dans un quartier en pleine mutation sociale, se réjouit néanmoins d’avoir pu offrir à « des fratries d’enfants » une forme de refuge plus supportable que leur propre logement.
Préserver la sécurité des équipes et de la clientèle
Pour d’autres structures, comme la librairie Violette and Co à Paris, la seule option viable a été de fermer ses portes au public du mardi 23 au vendredi 26 juin inclus, jours les plus chauds enregistrés, avec des températures extérieures flirtant avec les 40 °C. Un choix contraint mais inévitable lorsque les conditions de travail ne permettent plus d’assurer la sécurité des équipes comme celle de la clientèle. « Avec notre espace café, le risque que les machines chauffent davantage l’espace était trop important », signale Olivia Sanchez. La librairie a également reporté à début juillet une rencontre avec l’humoriste Tahnee, non sans regret, la reprogrammation d’un événement n’attirant jamais autant de monde.
« Soit l’équipe se réfugiait au sous-sol pour continuer à travailler, soit nous basculions en télétravail pour avancer sur des tâches administratives et de communication auxquelles nous avons, d’habitude, moins de temps à consacrer », poursuit la libraire. Malgré trois ventilateurs de plafond et une unité de climatisation dans l’espace café, installée l’année dernière, le rafraîchissement du local restait en effet insuffisant. « On réfléchit à des solutions. On a demandé des devis pour installer une autre unité de climatisation, et on s’interroge sur les choix à adopter : fermer la boutique, fonctionner en click & collect, adapter les horaires… », énumère Olivia Sanchez.
Comme Violette and Co, plusieurs librairies ont dû annuler des rencontres avec des auteurs, bien que ces rendez-vous soient essentiels à leur visibilité et à leur activité économique. C’est le cas de la librairie Le Brouillon de Culture à Caen, qui avait décidé d’organiser un cycle intense de rencontres au mois de juin à l’occasion de son 40e anniversaire, ou de L’Attrape Cœurs à Paris, qui a reporté les rencontres avec Jérôme Chantreau et de Sylvie Le Bihan, en raison des fortes chaleurs.
Solliciter les pouvoirs publics et faire évoluer la loi
Plus largement, les récents épisodes de canicule posent la question de l’adaptabilité des librairies. À l’image du parc immobilier français, nombre d’entre elles occupent des locaux peu ou mal isolés, tandis que les coûts fixes, dont les loyers, continuent d’augmenter. C’est notamment le cas de la librairie féministe L’Affranchie à Lille, installée dans ce qu’elle qualifie de passoire thermique.
« Contrairement à un logement, le propriétaire n’est pas tenu de faire des travaux pour l’amélioration énergétique et l’accessibilité », souligne sa gérante, Soazic Courbet. Durant la canicule, la librairie a donc composé avec des moyens limités. Elle a, elle aussi, adapté ses horaires, encouragé la prise de commandes par mail et par téléphone, et mis à disposition éventails et eau dans toute la librairie. « C’est vrai qu’on en sort très fatiguée, tant sur le plan physique que psychologique. On perd beaucoup d’énergie à survivre », confie-t-elle, estimant qu’il faut « arrêter le commerce à tout prix lorsque cela met en danger les autres ».
À plusieurs reprises, la gérante a tenté d’entrer en contact avec la ville de Lille « qui n’a pas été réceptive du tout ». Elle envisage désormais, et pour l’avenir, de se tourner vers la région, plus susceptible d’accompagner de lourds travaux, bien que cela puisse impliquer un important investissement de la part de la librairie. « Mon objectif est donc de convaincre les propriétaires de compléter », réplique la libraire.
Repenser la dépense énergétique ?
Toutes les structures ne sont cependant pas logées à la même enseigne. La librairie Maupetit à Marseille, par exemple, bénéficie d’un système de climatisation réversible performant, installé depuis des années. « Évidemment, on l’utilise avec beaucoup de discernement, sinon la facture d’électricité peut vite exploser », fait savoir Damien Bouticourt qui estime à 1 % du chiffre d’affaires, soit environ 40 000 euros, le coût de ce dispositif couvrant une surface de 850 m².
Sur Instagram, la librairie La Flibuste invitait elle aussi sa clientèle à venir trouver refuge dans son îlot de fraîcheur. Installée depuis 2019 à Fontenay-sous-Bois, elle est équipée d’une pompe à chaleur inversée, reposant sur un système d’aération air-eau. Un dispositif qui a nécessité un investissement conséquent, mais dont les effets se révèlent aujourd’hui décisifs. « C’est une solution plus écologique que la climatisation classique, moins polluant et moins nocif et pourtant très efficace. Il a fait frais dans toute la librairie ! », souligne Nilala Siméon, cogérante de l’établissement.
D’un coût moyen de 5 000 euros, hors frais d’installation, cet équipement permet également, sur la durée, de réduire significativement les dépenses énergétiques, assure la libraire, qui se réjouit d’avoir enregistré un mois de juin satisfaisant en termes de chiffre d’affaires, malgré la chaleur. « Des personnes venaient s’abriter pendant les pics de grosse chaleur, et les clients venaient plutôt le soir pour faire le plein avant les vacances. On a essayé d’être un lieu d’accueil pour le quartier. Je crois que c’est aussi le rôle d’une librairie que de créer du lien », conclut-elle.
