Livres Hebdo : Votre livre s'ouvre sur un fait divers : dans la nuit du 9 au 10 avril 1998, à Lans-en-Vercors, un homme se tire une balle dans la tête et ses enfants, Leo et Paloma, disparaissent. Son intrigue s'inspire-t-elle de faits réels ?
Pierric Bailly : Absolument pas. Cette histoire est fictive, tout comme le fait divers qui lançait l'intrigue de La foudre (P.O.L, 2023). Le recours à ce genre d'accroche narrative me permet de camper rapidement des personnages aux prises avec des enjeux forts et de les installer dans un univers très caractérisé : ici, un petit village de moyenne montagne. Rouges-Truites est un texte très romanesque, je crois, dans lequel j'ai voulu pousser mon obsession pour une forme de tension dramatique plus loin encore que dans les précédents.
Pierric Bailly, photographié à Paris- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Votre maison d'édition présente Rouges-Truites comme un « roman noir d'aventures ». En quoi l'est-il ?
Dès les premières pages, un prof de sport disparaît du jour au lendemain, puis un homme est retrouvé le crâne explosé dans son canapé et ses deux enfants se sont volatilisés : on pourrait même dire qu'on est proche du polar. Mais le qualificatif de roman noir me semble mieux correspondre, car on ne se situe jamais du côté de l'autorité policière. Les personnages doivent faire face à des événements tragiques, ils sont en danger, menacés, et on les suit dans un récit à rebondissements qui les amène à accomplir des actes hors du commun, ce qui donne au livre cette dimension de roman d'aventures. L'aventure est aussi présente à travers le personnage de Paloma, qui relate sa trajectoire sur plus de vingt ans. Pour le coup, sa vie est une petite épopée. Une épopée contemporaine, à taille humaine, sans exotisme ni folklore. Paloma et son frère manifestent une avidité d'expériences qui répond à une forme de nécessité, comme un réflexe de survie. Ils ont besoin de se confronter à des situations extrêmes et des gens originaux. Ainsi, ils se retrouvent à rénover un bateau, construire des maisons dans le désert. L'aventure est pour eux une tentative de sublimer une existence très mal engagée.
Les relations frères-sœurs, la paternité, l'amour, l'amitié, sont autant de grandes thématiques présentes dans vos livres. Rouges-Truites a pour particularité de toutes les développer. Occupe-t-il une place particulière dans votre travail ?
Ce livre a beau être une pure fiction, il résonne fortement avec certains éléments de ma vie. L'histoire entre en écho avec L'homme des bois (P.O.L, 2017), un récit autobiographique autour de la mort accidentelle de mon père dans une forêt du Jura. Mais quand je dis mort accidentelle, je n'en suis pas totalement certain. Mon père a chuté d'une falaise, il pourrait donc s'agir d'un suicide. Imaginer et écrire Rouges-Truites a été une manière de revenir rôder autour de cet événement, en usant des outils du roman. Au cœur de cette histoire, il y a l'énigme d'un homme dévasté par le chagrin qui va contaminer deux fratries, et cet homme, par bien des aspects, c'est mon père. Mais plus encore que le père, la figure centrale de ce livre, c'est la sœur. Delphine, la sœur du narrateur, et Paloma, sont les deux véritables héroïnes du roman. Il y a des personnages de sœurs dans tous mes livres, mais ils n'ont jamais été aussi importants. Rouges-Truites est sans doute mon texte le plus féminin.
L'Homme des bois était un texte autofictionnel. Pourquoi n'avez-vous pas creusé ce sillon ?
L'homme des bois était un pas de côté. Mon truc à moi, c'est le roman. Le récit de soi implique une clairvoyance, une lucidité sur les événements rapportés, que ne nécessite pas le roman. Le roman, au contraire, s'écrit avec son inconscient. Il n'y a rien de pire qu'une histoire trop consciente de ce qu'elle raconte. Les idées dont je n'arrive pas à identifier la provenance sont souvent les plus intéressantes, et se révèlent étrangement toujours les plus personnelles. J'essaie d'être attentif aux idées qui me dépassent bien plus qu'à celles qui découlent de choses vécues ou observées. Quand une bonne idée surgit, je fais tout pour en prendre soin, pour la protéger, je l'enveloppe de douceur, et surtout, je passe beaucoup de temps avec elle. C'est à ce moment-là que l'intrigue commence à se tracer. À l'origine, pour Rouges-Truites, il y avait des enfants maléfiques qui assassinaient et dépouillaient des randonneurs dans le Vercors. Cette piste a beaucoup évolué, et il n'en reste pas grand-chose aujourd'hui, si ce n'est, peut-être, un ton, une atmosphère.
L'atmosphère du conte est également très présente dans Rouges-Truites. Mêler les genres est-il pour vous une façon de réaffirmer le pouvoir de la fiction ?
Affirmer sa foi dans le roman peut paraître anachronique, mais ce n'est pas du tout réactionnaire de continuer à inventer des histoires. Le roman n'est pas mort, il est même immortel. Alors que l'idéologie nous sépare, la fiction nous relie les uns aux autres. Elle crée des occasions de partage plus que de conflit. Elle nous rassemble autour d'émotions universelles. La forme classique permet d'accueillir tout le monde. Et on a besoin de récits fédérateurs. Depuis la nuit des temps, les histoires nous aident à vivre ensemble.
Dans Rouges-Truites, Cédric et Delphine sont confrontés à un dilemme moral. Les questions de l'engagement, de la solidarité, de l'aide apportée à des personnes malmenée par la vie, sont au cœur de votre livre...
Des lecteurs ont pu reprocher aux narrateurs de mes précédents livres d'être passifs, voire pas assez égoïstes. Dans Le roman de Jim (P.O.L, 2021), l'attention dont fait preuve Aymeric à l'endroit de Jim n'a pas toujours été comprise. L'attitude d'Aymeric, qui consistait à faire passer l'intérêt de Jim avant le sien, me semble louable. Penser aux autres, ce n'est pas forcément un problème. Dans Rouges-Truites, Delphine et Cédric se mettent au service de Paloma, ils font preuve d'abnégation, d'une forme d'engagement réel, concret, par sens moral, par altruisme, et ils ont conscience que cela peut sembler déraisonnable, mais ils ne se défilent pas, ils agissent quand même.
L'écoute des autres occupe à ce titre une place centrale dans Rouges-Truites. Est-ce une vertu qui vous semble manquer à notre époque ?
À certaines personnes, en tout cas. Cédric, le narrateur, est un homme qui ne prend pas toute la place, loin de là, c'est même quelqu'un de discret. Il n'est pas pour autant passif. Il occupe plutôt un rôle de passeur. En tant que prof de langue, il enseigne à ses élèves autant à se parler qu'à s'écouter. Au sein de l'intrigue, il existe presque comme un intermédiaire entre les personnages centraux et le lecteur : il écoute Delphine, il écoute Paloma - à la fin, il écoute même Rosalía (oui, la chanteuse).
« Le Jura, je ne connaissais pas du tout », faites-vous dire à Cédric lorsqu'il arrive avec Delphine dans le village de Lac-des-Rouges-Truites. Était-ce un défi de vous glisser dans la peau d'un narrateur ignorant tout du département dans lequel se situe l'intrigue de la plupart de vos romans ?
On dit parfois qu'un romancier à tous les droits, j'ai donc celui de créer des personnages non jurassiens. Cette phrase a une petite dimension comique. Rouges-Truites a beau être un roman noir, j'ai tout fait pour qu'il ne soit pas plombant. Malgré les quelques crimes et cadavres enterrés et exhumés qui émaillent le récit, on va vers la lumière. Le titre fait référence à un village du Jura, mais les personnages se déplacent beaucoup : au Mexique, au Sénégal, à Bordeaux, à Marseille.
Les dernières pages ouvrent vers un ailleurs, l'Argentine... Vos lecteurs doivent-ils s'attendre à explorer de nouveaux territoires en votre compagnie ?
J'aimerais pouvoir vous répondre, car cela voudrait dire que je sais ce que je vais écrire maintenant. Mais ce n'est pas le cas. De mon côté aussi, c'est ouvert.
Rouges-Truites
P.O.L
Tirage: 20 000 ex.
Prix: 22 € ; 340 p.
ISBN: 9782818066577

