Bahreïn, 2012. Après le Printemps arabe et sa répression, Shane Collins, agent de la CIA proche de la retraite, est chargé de réunir des preuves d'une intervention iranienne derrière la contestation chiite. Il n'y croit guère, et cette lassitude irrigue tout le récit de Dans l'ombre de Téhéran, paru le 27 mai aux éditions du Toucan dans une traduction de Charles Dejonge.
Ilana S. Berry, qui signe I.S. Berry, a servi six ans comme officier traitant de la CIA, notamment un an à Bagdad pendant la guerre d'Irak et deux ans à Bahreïn au moment du Printemps arabe. Désabusée, elle quitte le service et renonce à écrire ses mémoires optant pour la fiction. Paru en 2023 sous le titre The Peacock and the Sparrow (Le Paon et le Moineau), emprunté à un conte régional cité dans ses pages, le roman met avec son titre français l'accent sur la hantise d'une infiltration iranienne au sein de la communauté chiite, redoutée par Washington comme par la dynastie sunnite au pouvoir.
Couverture de Dans l'ombre de Téhéran, d'I.S. Berry (Toucan Noir), traduction française de The Peacock and the Sparrow.- Photo EDITIONS DU TOUCAN NOIR
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La désillusion pour méthode
Dès les premières pages, le décor pèse de tout son poids : le ciel de Bahreïn n'est « jamais bleu », le ventilateur de la station bourdonne « comme une mouche à l'agonie ». I.S. Berry écrit à la première personne dans une langue sèche et cerne chaque personnage par un détail : une incisive jaunie, une poignée de main trop ferme, qui trahit toujours un rapport de force. Le travail d'agent est rendu avec la précision d'une ancienne du métier, noms de code et filatures étant glissés sans explication de texte.
Le trouble des loyautés
Le vrai ressort du roman n'est pas l'action mais la loyauté. Lorsqu'un informateur de Collins se retrouve mêlé à un meurtre, l'agent bascule en première ligne, pris dans des rivalités qu'il ne maîtrise plus. Sa liaison avec Almaisa, artiste bahreïnie, achève de brouiller ses repères. IS. Berry ne tranche pas : elle laisse affleurer la question qui traverse le livre, celle de savoir si une révolte peut rester authentique quand chacun cherche à la retourner, et si l'agence américaine agit vraiment autrement que Téhéran. Son regard sur la petite société des expatriés, saisi au détour d'une soirée mondaine, dit la même chose en creux : le décalage entre le confort occidental et le pays réel.

