Le passage des spectres. Avant de disparaître mystérieusement en 2030 au cours d'une performance artistique donnée dans une ville à la frontière franco-allemande, l'artiste Marie Marzouk a laissé derrière elle un journal intime et les pages d'un carnet anonyme qu'elle commente dans son journal. Une historienne et commissaire d'exposition, Gabrielle Camara-Borges, introduit et clôt ces deux textes dans un « Avant-propos » et une « Postface » qui forment le premier cadre narratif du nouveau roman de Phoebe Hadjimarkos Clarke, Le livre des souterrains. « On comprendra donc cette disparition comme le pendant métaphorique de la très réelle invisibilisation des femmes dès lors qu'elles ne sont plus considérées comme des objets sexuels, invisibilisation dont l'autrice de ces lignes se retrouve d'ailleurs frappée », explique l'historienne.
Ce cadre narratif, qui participe au réalisme de l'histoire, facilite l'entrée dans les deux autres textes, le récit introspectif de l'artiste entremêlé à celui du carnet retrouvé. Bientôt les deux histoires se confondent, se répondent et se font écho, si bien qu'on pourrait presque s'imaginer que la véritable autrice du carnet retrouvé est en fait Marie Marzouk elle-même. Pour la performance qu'elle est invitée à créer à la frontière franco-allemande, elle compte lire ce carnet. Il y est question d'un personnage, Hyacinthe, qui est parti de la ville et s'occupe de ses oies en solitaire. On ne sait pas s'il s'agit d'une femme ou d'un homme ni quel âge ce personnage pourrait avoir - une interrogation qui gagne Marie Marzouk, elle-même dans le doute quant à son genre, puisque son corps de femme se transforme, qu'elle a le sentiment de disparaître, de n'être plus vue par personne, de devenir un fantôme.
Dans son journal, qui court sur les deux derniers mois de sa vie, du 6 juin au 30 juillet, Marie Marzouk décrit son quotidien avec précision. Elle insiste beaucoup sur la manière dont elle éprouve son corps, dont celui-ci se transforme, vieillit, et les dérèglements qui résultent de ce vieillissement. « Qui a conscience que la vie reproductive d'une humaine dure aussi longtemps que sa vie non reproductive ? » « Avec la ménopause qui s'annonce, ce sentiment d'étrangeté vis-à-vis de mon sexe prend la forme, peut-être, d'un symptôme. » Dans le même temps, l'artiste décrit aussi sa passion pour la vie dans les souterrains, les galeries de métro, les endroits où l'on peut encore se réfugier, notamment pour trouver un peu de fraîcheur dans l'air alourdi par une chaleur de plus en plus pesante. Elle évoque les personnes exilées qu'elle croise dans ces souterrains, obligées de se cacher. « Voilà, ils sont réduits à l'état de spectres qui parcourent les routes et les chemins, des spectres sans repos. » Ces « spectres », condamnés à l'errance - dans ce monde où quiconque tentera de les aider sera condamné pour délit de solidarité - vont être au cœur de la performance qu'elle prépare, sa dernière. « Les fantômes doivent bien s'entraider. » Cet envoûtant troisième roman de Phoebe Hadjimarkos Clarke (Prix du Livre Inter 2024 pour Aliène) entremêle les styles et les effets réalistes, fantastiques et mythologiques. Et de balade poétique, cette traversée des souterrains prend progressivement la forme d'une performance politique.
Le livre des souterrains
Éditions du sous-sol
Tirage: 15 000 ex.
Prix: 21,50 € ; 336 p.
ISBN: 9782386630118
