De Trotski à Tocqueville. Zeitgeist est l'expression allemande pour signifier l'esprit d'une époque, ce qui l'anime. C'est Hegel, héraut de la philosophie de l'histoire, qui l'emploie comme concept afin de caractériser les périodes historiques successives comme autant d'étapes vers l'émancipation. Car, selon l'auteur de Phénoménologie de l'esprit, le sens de l'Histoire, c'est la liberté. Le progrès, assimilé à cette inéluctable marche des siècles, a été le mot d'ordre parmi nombre de courants de pensée et mouvements politiques aux xixe et xxe siècles. Pour d'aucuns, il était synonyme de l'autonomisation des citoyens par l'acquisition de nouveaux droits à travers des réformes du système en place ; pour d'autres, il n'était possible que par la démolition de l'ordre ancien et la révolution... L'avènement des baby-boomers avec leur aspiration à plus de liberté, la guerre froide et l'antagonisme entre les blocs capitaliste et communiste, la décolonisation et la remise en question de l'hégémonie occidentale ont fait accoucher le milieu intellectuel français des années 1960-1970 d'un zeitgeist contestataire. Après l'existentialisme d'un Sartre se sont succédé le structuralisme d'un Foucault ou la déconstruction d'un Derrida, des théories postmodernes qui allaient nous revenir revisitées par les campus américains sous le label de « French Theory ».
En 1968, Philippe Raynaud, qui a grandi à Cholet, monte à Paris pour faire son lycée. Brillant élève de philosophie, il se spécialise toutefois en science politique avec une thèse sur Max Weber. Appartenant à la génération d'étudiants de l'après-guerre sous influence du marxisme et de ses avatars soviétique ou chinois, cet esprit des temps susmentionné, Philippe Raynaud est trotskiste, mais dans les années 1970, il opère sa « mue » pour se faire le chantre du libéralisme politique, dans le sillage de Raymond Aron, et devenir l'un de nos plus fins lecteurs d'Alexis de Tocqueville ou de Benjamin Constant. Cet « itinéraire philosophique et politique », le professeur émérite de science politique et enseignant de philosophie du droit à l'université Paris II le retrace dans un nouveau livre, Liberté, amitié, vérité, sous forme d'entretiens avec un de ses anciens élèves, Quentin Abadie.
Le parcours du politologue est émaillé d'anecdotes éclairantes sur la vie des idées dans l'Hexagone notamment à travers les revues Esprit, Le Débat et Commentaire, auxquelles il aura été un contributeur régulier. Ce récit se double surtout d'une réflexion profonde sur la démocratie libérale au prisme de la philosophie politique. C'est-à-dire une théorie qui, loin d'être une abstraction destinée aux seules arguties académiques, réfléchit avec Aristote à son telos, son but. Un tel philosophe politique se doit de se poser sans cesse la question, à l'instar d'Aron en son temps : « Qu'est-ce que je pourrais faire à la place de celui qui me gouverne ? » Responsabilité intellectuelle oblige.
Liberté, amitié, vérité. Un itinéraire philosophique et politique
Grasset
Tirage: 2 000 ex.
Prix: 26 € ; 352 p.
ISBN: 9782246838920
