Numérique

Supprimée de France 2 en 2013, "Des mots de minuit" revient à la fin du mois dans Culturebox, la lucarne numérique de France Télévisions (www.desmotsdeminuit.fr.). Philippe Lefait explique sa mutation.

Comment est construit le programme que vous nommez maintenant "Des mots de minuit, une suite…" ?

Notre ADN, c’est la littérature et le cinéma, avec le même nom, le même générique et la même exigence qui ont fait notre réputation. Le format de l’émission sera inférieur à une heure pour créer à terme une collection, et elle sera séquencée en phases de dix minutes afin de répondre à la nécessité du post. On garde le grand entretien, tourné avec un intervieweur et deux personnes. Il y a également une séquence anthropologique dans le "tripalium", où une personne parle, durant trente minutes, de son rapport au travail. Un "cadavre exquis" déjà en ligne permet à un écrivain de réagir sur la dernière phrase d’un autre, avec tous les invités venus pendant vingt ans d’émission. On développe aussi quelques thématiques comme le journal d’une thésarde et d’un médecin. Et il y aura des critiques écrites, accompagnées d’extraits lus par un comédien.

Comment s’est passée votre conversion ?

Compte tenu de la contrainte économique, nous nous sommes mis à l’œuvre avec enthousiasme et interrogation car, si le numérique est fascinant, ce n’est pas une machine facile à intégrer. Le philosophe Bernard Stiegler compare tout progrès technique à un pharmakon, qui est à la fois le remède et le poison. Le séquençage est une concession à l’air du temps. Les jeunes développeurs ne pensent pas forcément "éditorial", ils pensent plus "algorithme". Avec le numérique, on est dans une rupture générationnelle et civilisationnelle. J’espère qu’à terme les modes de pensée seront très complémentaires. On assimile plus facilement le silex et la roue que le numérique, qui est totalitaire.

N’est-ce pas l’avenir des émissions culturelles ?

Certains pensent que c’est une bonne idée. Aujourd’hui, le budget du numérique à France Télévisions est de 78 M€, alors que le coût de la grille de France 2 est de 506 M€. A la télévision, l’audimat est une contrainte unique et quotidienne. Le clic, en revanche, est obsessionnel, permanent et immédiat. D’autant que la logique algorithmique permet d’anticiper tous les désirs de celui qui est sur le site. L’avantage, c’est qu’on peut faire dans un lieu unique des propositions multimédias extrêmement diverses. Mais il ne faut pas céder sur l’exigence. Le gagnant du numérique sera celui qui arrivera à recréer du désir. Moi je fonctionne toujours dans une logique hebdomadaire, et la machine m’impose son propre rythme qui n’est pas forcément le mien. On peut se demander ce qu’est cette société qui fonctionne avant tout sur le mode de la fraction. Et s’interroger sur ces cadres dirigeants de la Silicon Valley qui envoient leurs gamins dans les écoles Steiner, sans numérique, mais avec des "vrais" livres. Marie-Christine Imbault

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