Mondiovision | Livres Hebdo

Par Sean James Rose, le 18.05.2018 (mis à jour le 18.05.2018 à 11h48) Avant-portrait > Pierre Singaravélou > Fabrice Argounès

Mondiovision

Pierre Singaravélou (à gauche) et Fabrice Argounès. - Photo OLIVIER DION

Pierre Singaravélou et Fabrice Argounès signent un essai accompagnant une exposition au musée Guimet, "Le monde vu d’Asie", dont ils ont eu l’idée.

Au commencement était le déplacement. Deux provinciaux montent à Paris: les bêtes à concours révisent ensemble à la bibliothèque de la Sorbonne pour l’agrégation d’histoire et se fréquentent en dehors. L’un sera historien, l’autre bifurquera vers la géographie. Fabrice Argounès, le géographe, continuera sa course en allant approfondir son objet d’étude du côté de l’Océanie dont il cosigne, en 2011 chez Autrement, un atlas. Pierre Singaravélou, l’historien, non moins globe-trotteur (avec ses parents profs il passe une partie de son enfance en Guadeloupe, plus tard au gré de ses recherches il voyage aux quatre coins du monde), trace sa voie dans cette discipline régénérée qu’on appelle world history ou "histoire-monde", dans le sillage de Patrick Boucheron. Il coordonne pour ce dernier une Histoire mondiale de la France (Seuil).

Déplacement, encore et toujours: il s’agit pour Pierre Singaravélou et Fabrice Argounès de déplacer le point de vue, d’amener notre sensibilité européocentriste à une perception diverse des faits historiques et de l’espace commun nommé "monde". Une vision globalisée mais pas de l’habituelle tour d’ivoire occidentale. Singaravélou et Argounès signent Le monde vu d’Asie : une histoire cartographique, un essai sous forme de catalogue accompagnant l’exposition éponyme dont ils ont eu l’idée et sont les commissaires, et qui ouvre cette semaine au musée Guimet. "On est dans le "décentrage"", explique Fabrice Argounès dont le master portait déjà sur "La désoccidentalisation de l’Unesco". Preuves à l’appui, ils nous montrent dans le catalogue d’expo fraîchement imprimé la Carte des vestiges deYu, un chef-d’œuvre de la cartographie chinoise du XIIe siècle, gravée sur une stèle, "d’une incroyable modernité". Pierre Singaravélou enfonce le clou: du fait de la colonisation occidentale, seuls les Européens ont émigré en masse? Faux: entre 1840 et 1930, le monde a vu certes transiter 60 millions d’Européens, mais également 50 millions de Chinois et 30 millions d’Indiens.

Histoire de famille

Pas tout à fait "souchiens" et eux-mêmes produits de cette circulation, Pierre Singaravélou est de mère française et de père indien, Tamoul de Pondichéry, "hindou mais éduqué chez les Pères" ; Fabrice Argounès aux racines béarnaises du côté maternel a un père pied-noir d’Algérie, à l’ascendance espagnole. La "mondialisation", c’est au fond une histoire de famille. Ils récusent, du reste, le simple discours de la domination. Même à l’arrivée des Jésuites en Chine, nombre de ces cartes ont été coproduites, car de tout temps, dès qu’il y a eu du commerce, il y a aussi eu de l’échange et du mélange. Les influences culturelles sont mutuelles, et plutôt que d’acculturation - un terme qui suggère que le dehors est subi -, les auteurs parlent d’"appropriation": "C’est plus créatif." Sean J. Rose

En dates

1977: naissance de Fabrice Argounès à Tarbes et de Pierre Singaravélou à Bordeaux.

2002: rencontre à la Sorbonne.

2015: ils montent l’exposition "Le Japon et la mer: une cartographie asiatique" à la bibliothèque de la Sorbonne.

2015: Pierre Singaravélou élu professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne et directeur des éditions de la Sorbonne.

2017: Fabrice Argounès nommé à l’université de Rouen Normandie.

Pierre Singaravélou, Fabrice Argounès, Le monde vu d’Asie : une histoire cartographique, Seuil/MNAAG, Prix: 35 euros, 192 p., Sortie: 31 mai, ISBN: 978-2-02-137500-8

close

S’abonner à #La Lettre