C'est un très vieux couple qui a longtemps vogué sur un fleuve tranquille. Les livres et la passion pour la nature sont presque apparus en même temps et ont intriqué leur histoire, dès le XVe siècle, autour de découvertes mutuelles, amenant l'édition à déployer des savoir-faire visuels - planches botaniques et encyclopédiques, par exemple - et la nature à se laisser nommer, dessiner, photographier à toutes les échelles dans de grands livres d'histoire naturelle, des herbiers ou encore des bestiaires. Le mot d'ordre, pendant des siècles, était « émerveillement ».
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Mais en l'espace d'une décennie, ce couple a traversé une zone de turbulences inédites. Entre 2015 et 2025, le rapport à la nature s'est politisé et notre vocabulaire a changé : nous disons désormais « le vivant ». D'après Sandrine Treiner, directrice éditoriale chez Flammarion, « c'est le vrai changement de notre époque. On ne peut plus voir la nature avec notre innocence d'antan, en la considérant comme inférieure à nous. On a troqué l'émerveillement vis-à-vis de la planète pour un rapport inquiet et coupable à son égard. Et c'est tant mieux, je trouve ce nouveau regard très stimulant. Mais comment retrouver une forme d'enchantement, au-delà de l'anxiété ? ».
Cécile Petiau, directrice éditoriale chez Hachette tourisme- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
D'après notre enquête, la question reste ouverte et amène une période de pause éditoriale. Alors que l'année 2022 - période Covid - avait marqué un pic historique de production et de chiffre d'affaires, le marché subit aujourd'hui un coup d'arrêt brutal. Le volume de livres vendus sous l'étiquette « nature » - fictions, non-fictions, beaux livres, guides ou livres pratiques - a chuté de 44 % entre 2022 et 2025 et le chiffre d'affaires perd 34 %. Plus intrigant : c'est le rayon « Bien-être/Régime » (toujours étiqueté « nature ») qui opère une razzia en 2025, captant désormais 20 % des parts de marché du secteur (contre 3,5 % en 2015 et 3,7 % en 2022).
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Comment expliquer cette évolution inattendue, cette chute de l'intérêt pour la nature, au moment où elle se révèle si menacée, doublée d'un tel repli sur la sphère intime ? Ne cherche-t-on plus à sauver la planète, mais à se soigner à son contact ? Ou assistons-nous à une mutation plus subtile de nos désirs de lecture, une recherche de ce qui peut transcender l'éco-anxiété ? C'est toute l'équation que tentent de résoudre les éditeurs et éditrices aujourd'hui.
Alix de Cazotte dirige les éditions Tana- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
La « climato-fatigue » : ne plus prononcer le mot « écologie »
Revenons quelques années en arrière, en 2022. À la sortie de la pandémie, les librairies croulent sous les livres militants appelant à l'urgence climatique - les essais consacrés à l'environnement ont doublé en 2022 par rapport à 2015. C'est l'heure de la sidération et d'une prise de conscience collective. D'après Baptiste Lanaspeze, fondateur des éditions Wildproject (nées en 2008) consacrées à l'écologie, cet éveil a commencé plus tôt dans l'esprit de nombreux éditeurs et éditrices. Pour lui, la vraie rupture date de 2015, année de la COP21 : « À l'université et dans les milieux très engagés, le sujet de la nature commençait déjà à devenir brûlant, mais ce n'était pas encore visible en librairie ». C'est autour de 2021 que ce frémissement intellectuel s'est transformé en tsunami commercial, créant ce qu'il appelle une « bulle spéculative ».
Sandrine Treiner, directrice éditoriale chez Flammarion- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Trois ans plus tard, les lecteurs et lectrices sont-ils déjà lassés de cette rhétorique de la catastrophe ? D'après Pierre-Olivier Planty, responsable du catalogue pratique des éditions Alternatives (Gallimard), fondées en 1975 pour transmettre les savoir-faire écologiques, cela ne fait aucun doute : le vent a tourné. « Le terme "écologie" n'est plus du tout vendeur », tranche-t-il, évoquant une « climato-fatigue » installée depuis deux ou trois ans. La stratégie est désormais au contournement sémantique. Un livre sur l'habitat écologique prévu pour avril 2026, initialement titré Construire écolo, sortira finalement sous le nom Habiter petit et pas cher.
Chez Tana, maison d'édition née dans les années 2000, initialement spécialisée dans la cuisine et les loisirs et qui a opéré un virage écologique en 2019, la responsable éditoriale Alix de Cazotte effectue le même diagnostic. Elle cite l'exemple de l'un des best-sellers de la maison, Le potager du paresseux de Didier Helmstetter. « En 2022, le nouveau titre de cette série a été sous-titré "frappé par le changement climatique" : on en a vendu 5 000 exemplaires, contre 34 000 pour la version précédente, parue en 2019 ». Le verdict du marché est indiscutable : « Dès qu'on introduit cette notion du changement climatique, le succès n'est pas là ». L'éditrice avoue se poser aujourd'hui la question : « Est-ce qu'on enlève le mot "écologie" des titres pour éviter de faire peur aux lecteurs ? ».
Pierre-Olivier Planty, responsable du catalogue pratique des éditions Alternatives - Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Aux éditions La Plage, maison fondée en 1994 autour des pratiques écologiques, on note que la collection militante « Sous le pavé la plage », lancée en 2024, ne connaît pas des chiffres aussi importants que prévu, malgré la notoriété des auteurs et autrices à l'affiche comme Camille Étienne, Bon Pote ou encore Salomé Saqué. Interrogée sur ce sujet, la directrice Ariane Laine-Forrest explique que « quand l'urgence écologique est mentionnée de façon frontale les gens ont peur ».
La vague de livres de bien-être « conscients » : mettre la main à la pâte
Pourtant, si les termes politiques effraient, l'envie de contact avec la nature, elle, n'a jamais été aussi présente. Les chiffres de 2025, qui voient le rayon Bien-être capter un cinquième du marché, signalent-ils une ère du repli ou l'émergence d'une écologie du « faire » ?
D'après Pierre-Olivier Planty, la tendance des livres de loisirs créatifs sur la nature est flagrante : « Depuis le Covid, on observe un vrai regain d'intérêt pour les livres qui invitent à ralentir, loin des écrans et à créer à partir de la nature ». Il y a quelques années, l'éditeur n'aurait jamais pu développer une collection entièrement consacrée à ces livres d'initiation autour du monde végétal. C'est pourtant le projet auquel il s'attelle actuellement. Le premier livre de la collection s'appelle L'art de l'herbier de Vanessa Valognes, autrice suivie par une large communauté sur Instagram. Au printemps prochain, il prévoit des rééditions de Sculpter la forêt de Guillaume Ougier,Teinture sauvage de Céline Philippe et La magie du cyanotype de Carasco.
Chez La Plage, Ariane Laine-Forrest observe le même mouvement du lectorat : « Les gens ressentent peut-être moins le besoin de savoir pourquoi s'inquiéter de la crise climatique, mais souhaitent apprendre comment agir dans la nature, en s'initiant à des savoirs pratiques ». Elle réoriente ainsi le jardinage vers l'action positive avec des titres comme Renaturer son jardin de Frances Tophill : il s'agit de « laisser la vie sauvage reprendre le dessus ». Même approche pour Merveilleuses mauvaises herbes de Jamie Walton, où l'idée est de « changer son rapport à la nature » en cherchant les vertus de ce que l'on a passé des siècles à éradiquer.
Alix de Cazotte prolonge chez Tana la ligne éditoriale impulsée par sa prédécesseuse, Suyapa Hammje, dès 2019, à savoir se réapproprier des formats pratiques - comme les almanachs ou les agendas - pour en faire des objets écologiquement engagés. Elle renforce aujourd'hui cette ligne, en misant sur l'humour et une tonalité qu'elle définit comme « joyeuse et combative ». Exemple : Le dernier cahier de vacances avant la fin du monde (à paraître en mai) porté par deux membres de l'association Les Shifters qui utilise la dérision pour engager sans plomber. L'objectif n'est plus de faire peur, mais de donner les moyens d'agir à petite échelle.
Le savoir fondamental comme adresse au futur
Les essais de réflexion écologiques ont-ils pour autant terminé leur course face à cet essor du pratique ? Pas le moins du monde, mais l'urgence cède peut-être le pas à une forme de maturation : il ne s'agit plus d'occuper le terrain, mais de l'approfondir. Alix de Cazotte, en parallèle de ses almanachs et cahiers de vacances, n'a pas l'intention d'abandonner des projets d'ampleur à échéance plus lointaine. Elle le constate, l'exigence paie sur la durée. La preuve avec le succès ininterrompu du roman graphique ReSisters, paru en 2021 (vendu à 18 000 exemplaires) ou de la collection de livres pédagogiques « Fake or Not » - sur des sujets comme l'eau, l'énergie ou la biodiversité -, autant d'ouvrages qui constituent désormais « le socle de cette maison » et restent « très actifs en librairie » plusieurs années après leur parution. Forte de cette dynamique, l'éditrice prépare pour 2027 un roman graphique de Mathilde François, qui croisera les thématiques de l'écologie et de l'antivalidisme.
Chez Wildproject, Baptiste Lanaspeze observe un ralentissement général des essais de fond sur les questions environnementales. Mais il perçoit ce léger déclin comme une aubaine, après la surchauffe de 2022. Il n'a pas baissé le nombre de volumes (15 par an depuis 2019), mais il augmente son exigence. « On reçoit encore plus de manuscrits désormais, on est forcément plus sélectifs », confie-t-il.
Isabelle Parent, des éditions Paulsen- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Refusant la course à la nouveauté, il préfère miser sur le temps long et les textes fondateurs. Avec des livres comme Printemps silencieux de Rachel Carson, paru en 2019 et dont les ventes continuent de croître chaque année, ou des œuvres majeures comme celles de Vandana Shiva, qu'il considère comme « une icône pop mondiale de l'écologie », l'éditeur estime s'adresser aux « lecteurs et lectrices du futur ».
Cette volonté de bâtir un socle de connaissances solide est partagée par Sandrine Treiner chez Flammarion, qui tient à verser le moins possible dans la tendance du « livre-manifeste » et de la précipitation. « Face à la rupture que nous ressentons vis-à-vis du monde vivant, la prise de conscience passe, selon moi, par la connaissance fine plutôt que par le slogan ». Pour elle, le « réenchantement » pourrait bien venir de « l'appétit de la science ».
En avril 2026, elle publie La vie sensible du philosophe Paul Klotz, un essai qui défend notamment la nécessité d'une prise de conscience écologique par le prisme des cinq sens et non uniquement par le cerveau. Le mois suivant, elle fera aussi connaître le travail de l'archéologue Cătălin Pavel, qui montre que la hiérarchie entre les espèces est une construction récente. Autant de projets qui relèvent le défi de la patience pour changer de regard sur le monde dans lequel nous vivons. « Il faut s'y intéresser non pas uniquement parce que c'est grave, conclut Sandrine Treiner, mais parce que c'est merveilleux ».
*Retrouvez en document lié le classement commenté des meilleures ventes de livres du rayon nature entre janvier et décembre 2025.





