Entretien

Marc Levy : « Mes personnages ont un appétit de vie insatiable »

Marc Levy

Marc Levy : « Mes personnages ont un appétit de vie insatiable »

Enquête internationale, hacking de haut niveau et robins des bois modernes, Le crépuscule des Fauves (2 mars, Robert Laffont/Versilio), est le deuxième volume de la saga entamée par Marc Levy en septembre dernier. 
 

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Par Pauline Gabinari,
Créé le 26.02.2021 à 12h58,
Mis à jour le 26.02.2021 à 14h35

Il est six heures du matin à New York quand Marc Levy nous répond. Zip de manteau et indications au chauffeur de taxi, l’auteur de best-sellers semble avoir tiré de sa propre expérience, la vie énergique et mouvementée de ses personnages. Sept mois après la parution du premier volume de sa saga 9, C'est arrivé la nuit (toujours classé dans les meilleures ventes), l'écrivain se prépare à la promotion du nouvel opus. Du sud de Manhattan où il habite, au coin de la 56ème et de Lexington, il nous parle de son dernier roman Le crépuscule des fauves (Robert Laffont/Versilio), en librairie le 2 mars et tiré à 350000 exemplaires, mais aussi de politique, de librairie et de cœur brisé.   
 
Le crépuscule des fauves raconte l’histoire d’un groupe de hackeurs et d’une criminalité en col blanc. Il me semble que ce roman n’est pas qu’une fiction… Quel a été votre processus d’écriture ?
J’ai enquêté avant d’écrire, en premier sur les agissements des fauves, puis je suis parti à la rencontre des vrais protagonistes de l’histoire, des hackeurs au cœur d’or, recoupé ensuite quantités d’informations. Trois ans de recherches, à la fin desquelles, ma pile de documents atteignait un mètre vingt de haut ! 
 
Cette démarche ressemble beaucoup à une démarche journalistique … 
J’aurais beaucoup aimé être reporter, le journalisme d’investigation est aussi passionnant qu’essentiel. Le romancier est comme le journaliste d’investigation: il mène une enquête pour raconter une histoire. Ce n’est pas pour rien que les dictateurs et autocrates accusent la presse d’être « l’ennemi du peuple ». Assassiner ou emprisonner les journalistes, contrôler les médias, permet aux régimes totalitaires d’inventer une réalité parallèle qui vient supplanter la vraie réalité. 

Justement, dans Le crépuscule des fauves vous écrivez « En décrétant l’état d’urgence, on peut balayer bien des principes démocratiques ; entendez par là, dans la bouche de ceux qui en abusent, l’urgence pour ceux qui nous gouvernent de resserrer la vis. », faites-vous écho à l’actualité par cette phrase ? 
C’est pour ça que j’ai mis cette phrase d’Orwell au début du livre : « La dictature peut s’installer en silence ». C’est le cas dans de nombreux pays, me semble-t-il, où des « états d’urgence » sont décrétés par les pouvoirs en place pour contrôler et réprimer la population.  Mais si vous faites référence aux mesures prises actuellement limitant nos déplacements, et atteignant de fait à nos libertés, elles ont au moins pour objet de sauver des vies, ce qui est très différent de ce à quoi je fais allusion dans mon roman.
 
C’est quelque chose que vous avez aussi remarqué en Amérique ? 
Pendant le mandat Trump, les ultraconservateurs ont réussi à restreindre le champ des libertés, en particulier celles des femmes, ils ont divisé la société, n’ayant cesse de dresser les uns contre les autres, érigeant en ennemi de la nation tous ceux qui ne pensent pas comme eux. Comment ? En entretenant une fiction qui venait supplanter la réalité. L’administration Trump a dépensé des milliards de dollars pour ériger un mur, décrétant un état d’urgence à la frontière mexicaine… Mais, c’est un virus qui a tué un demi-million d’Américains, et non une armée de migrants venue envahir le pays. Construire des hôpitaux aurait sauvé nombre des vies. L’endoctrinement se poursuit chaque jour, sur les réseaux sociaux, sur les chaînes de télévision détenues par l’ultra-droite et les suprémacistes, comme sur la première chaine américaine Fox News, propriété du milliardaire Murdoch. Le pouvoir est une drogue pour l’Homme. Les autocrates cherchent à s’y maintenir par tous les moyens.
 
C’est toutefois un roman que vous avez publié … Pensez-vous qu’à l’instar d’une enquête d’investigation, le livre peut être un moyen de sauvegarder la démocratie ? 
L
a résonnance qu’a encore aujourd’hui 1984 tend à le prouver. Les émotions vécues et véhiculées par les personnages de romans mettent en lumière les nôtres. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer, mais d’informer, de rapporter des faits, plus encore de protéger les institutions démocratiques et en particulier l’indépendance de la justice et la liberté de la presse. Au cours des quatre dernières années, la corruption de l’administration Trump a été dénoncée des milliers de fois. Sans grands effets au point que le président se vantait de pouvoir abattre quelqu’un sur la 5e Avenue sans perdre d’électeurs... jusqu’à la tentative de coup d’État du 6 janvier.
 
La librairie est un lieu de lumières.
 
Dans ce cas, selon vous, quel est le "plus" que peut provoquer un roman ? 
Quand j’avais 25 ans, une femme dont j’étais follement amoureux m'a quitté. J’errais comme une âme en peine. Et puis, je suis allé chez un copain qui m’avait offert son canapé pour la nuit. Quand je m’y suis couché, je me rappelle n’avoir eu alors qu’une seule certitude : je voulais ne plus jamais aimer. Comme je n’arrivais pas à dormir, j’ai pris un livre dans la bibliothèque de mon ami. C’était Clair de femme de Romain Gary. A six heures du matin, je n’avais plus qu’une envie, aimer à nouveau. Pour moi c’est ça la force d’un roman, lorsque les personnages vous donnent envie de vivre. 
 
« Donner envie de » relève aussi de la joie, de la gaité, c’est ce que vous cherchez à faire dans vos romans ? 
Mes personnages essayent de surmonter les épreuves, ils ont un appétit de vie insatiable, ils aiment. Si j’ai alterné les genres, j’ai toujours pris un plaisir fou à écrire des comédies. Pourquoi les comédies sont-elles le parent pauvre peu considéré par notre société culturelle ? Pourtant, il est plus difficile de faire rire que pleurer, plus facile de bouleverser que d’émerveiller. Dans mon enfance, par exemple, De Funès et Bourvil n’avaient pas la considération artistique accordée aux acteurs qui jouaient des registres dramatiques et pourtant, ces merveilleux artistes nous ont tant apporté. 
 
Vous avez été un des premiers à transformer ainsi la littérature populaire. Pensez-vous que vous avez ouvert la voie ? 
Je ne crois pas avoir transformé grand-chose. Peut-être ai-je ouvert une voie, mais celui qui descend le premier une piste n’a accouché ni de la montagne ni de la neige ! Si des auteurs se sont inspirés de mes romans, j’en suis ravi, et cela n’enlève rien à leur talent. Moi aussi j’ai beaucoup appris des autres. Les personnages de Romain Gary m’ont accompagné toute ma vie, j’ai beaucoup appris des romanciers américains, Haruf, Yates mais aussi Stephen King qui a démocratisé les alternances de chapitres et, c’est une technique narrative géniale !
 
En mars, vous aviez fait partie des auteurs soutenants les librairies, pour vous c’est quoi une librairie aujourd’hui ? 
La librairie est un lieu de lumières, où cohabitent les cultures, un lieu de partage et de découvertes, mais aussi de désir, de plaisir. La librairie est un endroit plein de sensualité, on aime effleurer, toucher, retourner et feuilleter les livres. Quoi de plus secret et sexy !

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