Louise Mushikiwabo, nouvelle présidente de la Francophonie | Livres Hebdo

Par Vincy Thomas, avec AFP, le 12.10.2018 à 13h18 (mis à jour le 12.10.2018 à 14h00) Election

Louise Mushikiwabo, nouvelle présidente de la Francophonie

Louise Mushikiwabo - Photo WIKICOMMONS

Malgré les critiques sur le régime rwandais, Louise Mushikiwabo l'emporte sur la sortante, Michaëlle Jean, lâchée par la France, l'Afrique, le Canada et le Québec. Quatre nouveaux membres ont été acceptés à l'Organisation internationale de la Francophonie, dont la Louisiane.

L'Organisation internationale de la francophonie (OIF) a élu comme secrétaire générale ce vendredi 12 octobre à Erevan (Arménie) la Rwandaise Louise Mushikiwabo face à la sortante canadienne, Michaëlle Jean. Cette dernière, contestée pour des dépenses somptuaires et des nominations maladroites, avait été abandonnée par la France, la plupart des pays africains, et ses deux "pays", le Canada et le Québec. La victoire de Louise Mushikiwabo n'est pas exempte de critiques, puisque certains pointent du doigt le peu de cas que le Rwanda ferait de la défense des droits fondamentaux et du français, langue officielle mais secondaire dans le pays.

Son élection ne faisait plus aucun doute depuis que sa rivale, la sortante canadienne, Michaëlle Jean, avait perdu ses deux plus importants soutiens, le Canada et le Québec. Ces deux piliers de la francophonie, qui en sont, à eux deux, le deuxième bailleur de fonds, ont été contraints de renoncer face à la multiplication des pays se ralliant au Rwanda.

Une sortante contestée, une entrante controversée

La France d'abord, premier bailleur de fonds de l'OIF, où la candidature de Mme Mushikiwabo a été annoncée lors d'une conférence conjointe entre le président rwandais, Paul Kagame, et le président français, Emmanuel Macron, à tel point que beaucoup y ont vu un dossier téléguidé par Paris. L'Afrique, ensuite, après le soutien de l'Union africaine, il est vrai présidée cette année par le même Paul Kagame. 

Cette offensive diplomatique a eu raison des sévères critiques que la candidature du Rwanda avait suscitées, d'abord sur les droits de l'homme. Paul Kagame, qui en est déjà à son troisième mandat, remporté avec un score mobutesque de 98%, a fait changer la Constitution pour rester au pouvoir jusqu'en 2034. Sur la langue ensuite: le Rwanda a remplacé en 2008 le français par l'anglais en tant que langue obligatoire à l'école, avant de rejoindre le Commonwealth, pendant anglophone de l'OIF, un an plus tard. C'est d'ailleurs en anglais que Paul Kagame avait annoncé la candidature de sa ministre.

Le Rwanda "mène depuis des années une politique hostile à la langue française", accuse auprès de l'AFP Pierre-André Wiltzer, ancien ministre français de la Coopération et de la francophonie (2002-2004). "Proposer maintenant une ministre du Rwanda pour diriger l'Organisation de la francophonie est un message très négatif pour tous les francophones de la planète", ajoute-t-il, insistant: "Le Rwanda est loin d'avoir un régime politique respectueux des libertés individuelles et politiques, alors que la Charte de la francophonie place ces principes en tête de ses valeurs fondamentales".
 
L'épicentre de la langue française, de nos langues françaises, est sans doute dans le bassin du fleuve Congo ou quelque part dans la région. Emmanuel Macron

Dans un discours jugé brutal prononcé jeudi 11 octobre, Michaëlle Jean a ainsi dénoncé "les petits arrangements entre Etats", sans citer l'OIF. "Sommes-nous prêts à accepter que les organisations internationales soient utilisées à des fins partisanes?" s'est-elle interrogée dans une allusion à peine voilée.

L'intronisation de Mme Mushikiwabo consacre le "retour" de l'Afrique à la tête de l'OIF, qui avait toujours été dirigée par des Africains avant Mme Jean, et sa consécration en tant que locomotive de la francophonie. 

En vertu de son explosion démographique, l'Afrique, continent sur lequel se trouvent 27 des 54 membres de l'OIF ayant droit de vote, représentera 85% des francophones en 2050, sur un total de 700 millions, contre 274 aujourd'hui, selon l'OIF. 

"L'épicentre de la langue française, de nos langues françaises, est sans doute dans le bassin du fleuve Congo ou quelque part dans la région", a ainsi répété Emmanuel Macron, fidèle à ce qui est devenu un mantra chez lui.
La France compte sur la nouvelle secrétaire générale pour "provoquer une sorte d'électrochoc" au sein d'une OIF "considérée comme très lointaine" de la jeunesse africaine, "la principale cible de la francophonie", souligne-t-on dans l'entourage du président de la République.

La victoire du Rwanda, pays plurilingue, consacre la stratégie inclusive d'Emmanuel Macron, qui entend défendre le français sans l'opposer aux autres langues. Le "combat fondamental pour notre langue est un combat pour le plurilinguisme […]. Le français est devenu une langue monde, il n'écrase pas les autres langues mais s'en nourrit", a-t-il répété dans son discours au sommet jeudi.
 

Quatre nouveaux membres

L'Irlande, Malte, la Gambie et la Louisiane ont été acceptés jeudi en tant qu'observateurs, donc sans droit de vote, de l'Organisation internationale de la francophonie (OIF), a indiqué son porte-parole, peu après le retrait de la candidature de l'Arabie saoudite, très contestée sur les droits de l'homme.

L'Irlande et Malte comptent respectivement 12% et 13% de francophones, selon l'OIF, tandis que la Gambie, petit pays largement anglophone, est entouré de pays francophones. 

L'Etat américain de Louisiane, qui porte le nom de l'immense colonie française qui s'étendait des Etats-Unis au Canada, compte 200000 francophones, selon un recensement de l'an 2000, sur 4,7 millions d'habitants. Il s'agit majoritairement de "Cajuns" ou "Cadiens", ces descendants des Acadiens, colons français de l'est du Canada qui avaient été chassés par les Anglais en 1755 lors du "Grand Dérangement".

L'OIF réunit 84 Etats et gouvernements "ayant le français en partage" mais qui comptent parfois peu de francophones, comme la Moldavie (2% de francophones), l'Egypte ou la Bulgarie (3% chacune), selon les derniers chiffres de l'OIF. L'Ukraine ou l'Uruguay ne comptent eux que 0,1% de locuteurs français chacun mais ils ne sont que pays "observateurs". Actuellement, seul un tiers des pays de l'organisation reconnaissent dans leur Constitution le français.

Parmi ses 84 Etats et gouvernements – certains n'étant que des "territoires" comme la Wallonie ou la province canadienne de l'Ontario –, figurent 26 observateurs et quatre "membres associés", un stade supérieur qui permet de participer à davantage de réunions mais sans cependant octroyer de droit de vote.

L'Arabie saoudite avait également déposé une candidature mais a finalement jeté les gants, demandant à ce que l'étude de sa demande soit "reportée", selon le porte-parole du secrétariat de l'OIF.  Cette demande d'adhésion avait suscité de vives critiques au sein de la Francophonie, visant le rapport lointain qu'entretient le pays avec la langue française mais également ses violations répétées des droits de l'homme, selon des ONG. Les Emirats arabes unis sont déjà un observateur de l'OIF, tandis que le Qatar est membre associé.

 

 
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