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Lorsque ChatGPT défie les bibliothèques

Lorsque ChatGPT défie les bibliothèques

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Lorsque ChatGPT défie les bibliothèques

Le nouveau robot conversationnel ChatGPT que Microsoft souhaite intégrer à son moteur de recherche Bing est une étape importante dans l’expansion du paradigme de la bibliothèque.

Le nouveau robot conversationnel ChatGPT que Microsoft souhaite intégrer à son moteur de recherche Bing est une étape importante dans l’expansion du paradigme de la bibliothèque. Il promet de répondre à n’importe quelle question en formulant lui-même des réponses convaincantes. Même s’il peut soulever des craintes, comme l’explique dans Le Monde la spécialiste de l’Intelligence Artificielle (IA) Laurence Devillers (1), quant à sa capacité de produire en masse des fakes news, il menace de renvoyer à l’âge de pierre la bibliothéconomie de Google et ses listes de réponses. En intégrant des milliards de données et de process cognitifs, il réalise à une échelle sans précédent ce que la bibliothèque d’Alexandrie avait initié : l’accumulation et le classement des connaissances, la mondialisation et la socialisation du savoir. La question du rôle des bibliothèques s’en trouve posée avec une nouvelle acuité.

Cette question, bien des bibliothécaires l’avaient déjà formulée dans les années 70-80 lorsque l’informatisation et la mise en réseau des catalogues ouvraient la perspective d’une extension aux contenus mêmes et à leurs usages. D’ailleurs, je me rappelle avoir organisé à la BM de Lyon, en 1988, deux semaines de réflexion avec des informaticiens, des neuroscientifiques, des philosophes et des artistes, autour de la « deuxième révolution de l’IA » et des réseaux de neurones artificiels qui allaient conduire au succès du deep learning.

J’étais bibliothécaire dans une ville qui avait marqué de son dynamisme économique et technique l’histoire de l’imprimerie, dans une bibliothèque conçue par le grand historien du livre Henri-Jean Martin. Ce qui m’intéressait c’était de prolonger les réflexions souvent très audacieuses de ce dernier (surtout dans ses derniers écrits) et d’imaginer ce qu’allait devenir mon métier à l’heure du numérique naissant. D’où le titre de ces rencontres : Nature de la pensée (2), c’est-à-dire la pensée comme phénomène naturel, à la fois technique, cognitif et collectif, loin d’une approche idéaliste ramenant lecteur et lecture à une illusoire souveraineté de la conscience de soi.

35 ans après, cette illusion ne cesse de perdre du terrain à mesure que l’écosystème numérique embarque une part humaine de plus en plus large et met en relief autant ses propres redondances que sa capacité d’invention. Point n’est besoin d’avoir une expertise de l’IA et de l’hybridation homme-machine pour en apercevoir les effets. Même le champ culturel, pourtant avide de diversité, ne peut cacher sa mécanique répétitive (dont le marketing culturel n’est qu’un aspect). De fait, il est de plus en plus difficile d’échapper au sentiment mallarméen que la culture ressasse et semble se dévorer elle-même, en même temps d’ailleurs que le système terre en voie d’artificialisation. Nous entrons paradoxalement dans une ère de tous les possibles et d’extrêmes limites qui ne peut qu’interroger notre exercice solitaire ou collectif de la pensée.

Est-ce à dire, comme semble le suggérer avec brio dans son dernier roman Aurélien Bellanger (3), que nous serions voués à la nostalgie d’un 20ème siècle encore créatif où de grands bibliomanes comme Walter Benjamin arrivaient à sauver de la mécanisation l’authentique « aura » de l’œuvre d’art ? En réalité, l’expérience de la bibliothèque nous a depuis toujours habitué à ne pas tomber dans le panneau de l’authenticité, à compenser l’inévitable mélancolie de l’accumulation et de la répétition par l’excitation d’une exploration toujours recommencée de nos propres limites. Mais, cette sagesse du bibliothécaire qui a toujours su que la recherche de la vérité dans les textes (ou les données) n’avait pas de fin est à réinventer à l’échelle du monde intégralement bibliothécarisé de ChatGPT.

Que peuvent alors nos modestes bibliothèques de quartier ? Il est clair que le projet de transformer une masse de documents en savoir grâce à des dispositifs d’indexation échappe de plus en plus aux bibliothèques, y compris aux bibliothèques universitaires dépendant d’une offre numérique qui les dépasse. Mais, la technostructure mondialisée de l’information qui s’y substitue ne délivre pas un super-savoir en roue libre, détaché de la vie de tous les jours. Elle ne s’est jamais, au contraire, autant nourrie des interactions les plus terre à terre et les mieux partagées, bien loin de l’ésotérisme des anciennes bibliothèques monastiques chères à Umberto Eco. C’est pourquoi on parle aujourd’hui d’écosystème, c’est-à-dire d’un ensemble dynamique reposant sur l’interaction de ses composantes, de toutes ses composantes y compris … les bibliothèques.

Celles-ci ne sont pas les reliques d’une évolution qui les rendrait obsolètes. Elles occupent une position stratégique pour peu qu’elles en aient l’ambition, à l’interface entre les lecteurs (très divers dans leurs attentes ou leurs niveaux d’expertise), des bibliothécaires aguerris et le vaste océan de l’information et de la culture.

D’abord, les bibliothèques ont pour elles, évidemment, de s’appuyer sur les livres. Ceux-ci ont remarquablement su s’adapter à la conversation générale par divers médias interposés et jouent dans cette arène le rôle d’indispensables relais, à la fois sources, condensés et relances des échanges. Ensuite, elles savent faire feu de tout bois, mobilisant tous les modes d’expression et toutes les médiations. Enfin et surtout, elles sont des espaces publics où la relation individuelle aux réseaux d’information s’inscrit peu ou prou dans une démarche collective, ouverte. Plus que l’école peut-être, elles sont des lieux d’adaptation au nouvel écosystème de l’information.

Cette adaptation, c’est précisément ce que Laurence Devillers appelle de ses vœux en proposant de ne pas vouer aux gémonies ChatGPT mais d’apprendre à l’utiliser pour en contourner les pièges et en tirer profit. A l’opposé, dans les mêmes colonnes (4), Eric Sadin creuse le sillon rousseauiste d’un état de nature du langage, paradoxalement indicible, qui serait radicalement incompatible avec sa mécanisation (par des puissances forcément malfaisantes). Sa façon d’opposer l’irréductibilité de la pensée à son externalisation technique n’est pas nouvelle, depuis la critique platonicienne de l’artifice. Mais, elle devient de moins en moins crédible à la lumière des découvertes que la pensée fait sur elle-même en étudiant ses propres mécanismes biologiques et en s’implémentant dans des dispositifs techniques ou organisationnels (les bibliothèques par exemple). Face à cette évolution libératrice, la nostalgie du paradis perdu de la créativité pure sonne creux, comme toute tautologie.

Il n’est pas question, cependant, de nier les risques de nouvelles applications comme ChatGPT. Elles peuvent, par leur capacité de simulation, non pas supplanter l’humain mais, au contraire, lui permettre d’exprimer ses tendances les plus sombres. On peut s’étonner, d’ailleurs, que la récente « reconstitution » par Le Monde et l’Ircam, grâce à une IA, de la voix du général de Gaulle proférant un discours du 18 juin que personne n’a jamais conservé ne soulève pas davantage d’interrogations. Elle ouvre pourtant la porte à des recréations bien moins vertueuses de la vérité historique. Cet exemple démontre la nécessité de s’éduquer à un usage critique de la nouvelle ingénierie cognitive, comme le recommande le Rapport Bronner sur Les Lumières à l’ère numériques (2022).

Plus que d’une simple ingénierie, il s’agit, d’ailleurs, de notre environnement, un environnement de plus en plus mentalisé et humanisé. Nous le façonnons à notre image comme nous façonnons les paysages que nous habitons. Il peut résulter de cette mise en abîme le sentiment philosophique d’un « à quoi bon » et la tentation de se replier sur une sagesse toute personnelle, de pratiquer une sorte de décroissance de l’esprit. Ce serait ne pas voir que la pensée la plus intime découle de la dynamique des réseaux linguistiques, culturels, sociaux, techniques. Or, s’il est des organisations au cœur de cette dynamique, ce sont bien les bibliothèques, ces institutions où la pensée personnelle se nourrit de toutes les autres. Certes leur paradigme, très puissant, s’étend, aujourd’hui, bien au-delà de leurs lieux d’origine, mais c’est précisément pour cette raison que ces lieux, même modestes, à l’articulation de la vie quotidienne et du grand large des data, gardent une responsabilité toute particulière.

Aussi, la sophistication de ChatGPT ne doit-elle pas dissuader les bibliothécaires d’accompagner les lecteurs dans son apprivoisement raisonné, soit pour la recherche d’une information fiable, soit même pour la création de contenus. C’est seulement en se confrontant à ce genre de cyber-outils que les bibliothèques pourront continuer à être des fenêtres sur le monde et des écoles de la connaissance.  

 

(1) Chat GPT. Laurence Devillers dans Le Monde du 22-23 janvier 2023

(2) Nature de la pensée. Actes des journées organisées par la bibliothèque municipale de Lyon

(3) Aurélien Bellanger : Le Vingtième siècle, Gallimard, 2023

(4) L’illusion d’un langage naturel. Eric Sadin dans Le Monde du 22-23 janvier 2023

 

 

 


 

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