À l’étranger, les librairies françaises indépendantes, présentes dans 80 pays, sont des lieux de rayonnement culturel. Pour les ressortissants francophones, elles maintiennent un lien précieux avec la langue et la production éditoriale française. Pour les publics locaux, elles s’imposent comme une porte d’entrée vers la culture tricolore, favorisant les échanges interculturels et la circulation des idées.
Pourtant, derrière cette noble mission se cache une réalité économique fragile, révélée par une étude commandée par le ministère de la Culture et publiée le 3 avril. Approvisionnement complexe, remises limitées, charges fixes et fiscales, concurrence du numérique, recul du pouvoir d’achat… Autant de contraintes qui pèsent sur des commerces culturels soumis aux défis économiques de leur pays d’implantation et de la France.
291 structures réparties dans 80 pays
Pour analyser plus finement les défis auxquels les librairies françaises à l’étranger (LFE) sont confrontées, le rapport s’appuie sur un échantillon de 291 structures, librairies et acteurs engagés dans la promotion de l’édition française, réparties dans 80 pays. Les établissements situés en Belgique, en Suisse, au Luxembourg ainsi que dans les zones francophones du Canada ont toutefois été exclus, en raison de leur « proximité immédiate avec les fournisseurs français » et de la « forte présence de la langue française ».
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Les librairies étudiées ont quant à elles été réparties par grandes zones géographiques (Afrique hors Maghreb, Maghreb, Proche et Moyen-Orient, Europe, Amériques, Asie et Océanie). Les conclusions reposent sur les réponses de 95 acteurs interrogés par le cabinet BearingPoint, placé sous l’œil avisé d’un comité de pilotage réunissant le Centre national du livre (CNL), l’Association internationale des librairies francophones (AILF) et la Centrale de l’édition. Le document appelle toutefois à la prudence sur un point : les données financières, recueillies de manière facultative, sont moins nombreuses et peuvent comporter certaines incohérences, liées notamment « aux différences de normes en vigueur » d’un pays à l’autre.
Un approvisionnement complexe et coûteux
D’après l’étude, ces structures sont de taille plutôt modeste. Elles emploient le plus souvent entre un et quatre salariés, avec des renforts ponctuels en période de forte activité. La majorité occupe des locaux loués, inférieurs le plus souvent à 100 m². Une dimension qui ne les empêche pas de maintenir une offre relativement riche, 75 % d’entre elles proposent entre 1 500 et 10 000 références. Parmi les librairies spécialisées, environ un tiers du panel, beaucoup misent sur des segments porteurs, comme le scolaire, le parascolaire, l’universitaire ou l’apprentissage du français, qui peuvent représenter jusqu’à la moitié du chiffre d’affaires pour 20 % des répondants.
Reste qu’en dépit de cette configuration a priori équilibrée, les librairies interrogées évoquent une chaîne d’approvisionnement et de distribution aux effets « inégaux ». Ainsi, si près des trois quarts des répondants s’approvisionnent directement auprès des diffuseurs et distributeurs français, 73 % d’entre eux se fournissent d’ailleurs à plus de 75 % auprès de cinq acteurs majoritaires (Hachette, Interforum, Dilisco, Media Diffusion/MDS, UD/Sodis), négociant eux-mêmes leurs conditions commerciales. D’autres, en revanche, dépendent d’intermédiaires locaux titulaires de contrats d’exclusivité, qui imposent leurs propres règles.
Même lorsqu’elles traitent directement avec des acteurs français, les librairies ne sont pas épargnées par les déséquilibres. Malgré une amélioration des remises, 57 % des répondants les jugent encore insuffisantes pour couvrir des coûts de transport et de fabrication particulièrement élevés. Les retours posent des difficultés similaires : si les conditions se sont assouplies, seul un tiers des libraires estime pouvoir en bénéficier à hauteur de ses besoins. Pour les autres, l’opération reste peu avantageuse, du fait d’une logistique complexe et de frais de transport souvent supérieurs aux remboursements accordés par les distributeurs.
Entre deux marchés, les librairies françaises sous pression
Dans ce contexte, les libraires disposent de peu de marges de manœuvre. Près de la moitié se dit fortement impactée par la fiscalité et les conditions économiques locales, tandis que les fluctuations monétaires compliquent toute planification à long terme. À cela s’ajoutent des tensions géopolitiques qui limitent parfois l’accès au livre et s’inscrivent dans un contexte global de recul de la lecture. Résultat : seule la moitié des répondants parvient à se rémunérer, et à peine 24 % déclarent le faire à hauteur de leurs besoins.
Les relations avec les institutions françaises à l’étranger constituent un autre point de fragilité. Alors même que 96 % des librairies interrogées exercent dans la même ville qu’une structure française, beaucoup décrivent des liens, commerciaux ou d’animation culturelle, encore timides, si ce n’est indifférents.
Ces difficultés se traduisent mécaniquement par une hausse des prix : 51 % des libraires vendent les ouvrages francophones plus chers que les livres locaux. Une stratégie parfois contre-productive, qui peut entraîner le report du public vers des éditions plus abordables, dans d’autres langues, ou vers les grandes plateformes de vente en ligne comme Amazon.
Rester compétitif
D’autant que, selon leur pays d’implantation, les librairies françaises à l’étranger doivent parfois composer avec l’absence de prix unique du livre. Elles sont alors contraintes de fixer elles-mêmes leurs tarifs, en tenant compte de multiples variables (masse salariale, remises, frais de transport, fiscalité locale…) avec un équilibre délicat à trouver : couvrir leurs coûts tout en restant attractives.
Pour demeurer compétitives, les LFE n’ont donc pas d’autre choix que de se diversifier. Un tiers des interrogées déclarent ainsi exercer une activité complémentaire, tandis qu’à l’échelle du point de vente, 90 % d’entre elles affirment proposer d’autres produits ou services, comme de la papeterie (59 %), des jouets (17 %), de l’impression (12 %) ou encore un espace café (5 %), contre environ 40 % en France. Enfin, une majorité (61 %) a déclaré avoir développé un service de vente en ligne.
