Il est 18h, ce lundi 30 mars, et les éditeurs venus célébrer la profession à l'occasion des 7e Trophées de l'édition forment une longue file d'attente devant les portes de l'Odéon – Théâtre de l'Europe, dans le VIe arrondissement de Paris.
Les premiers spectateurs - ils seront environ 700 au moment de la fermeture des portes - se faufilent dans le hall d’accueil avant de rejoindre la salle principale. Chacun retrouve les siens entre deux amuse-bouches et une coupe de champagne. Les moins frileux gagnent le balcon pour profiter des derniers rayons de soleil. C’est ici que nous croisons le directeur général des éditions Michelin Jean-Baptiste Passé, qui nous glisse quelques mots avant le début de la cérémonie prévue à 19h30 : « C'est un moment confraternel et sympathique. On retrouve un peu la famille ici ce soir, cela nous permet également d’avoir temps de réflexion sur l'année écoulée. »
Au premier étage également, on se presse devant le photocall, ou chacun veut être portraituré par Olivier Dion, le photographe de Livres Hebdo. L’occasion d’échanger brièvement avec Anne Berest, qui sait déjà qu'elle a remporté le trophée de l'autrice de l’année : « J’espère que ce ne sera pas ma dernière nomination ! J’ignore s’il est possible d’être nommée plusieurs fois. Je suis extrêmement honorée et très fière, car c'est un prix qui rassemble entre 3 000 et 4 000 votants et c’est très gratifiant pour une autrice. »
Les trophées de l’édition apparaissent pour les lauréats comme une reconnaissance essentielle du métier. « C'est un moment où l'économie du livre est compliquée pour tout le monde, alors c'est toujours très joyeux de retrouver les collègues des autres maisons grâce à Livres Hebdo », confie Maud Simonnot. La directrice éditoriale d'Actes Sud et romancière a remporté le Trophée de l'éditrice 2025 alors qu'elle était encore directrice de la fiction française au Seuil.
Une cérémonie rythmée et engagée
Après un dernier passage près du buffet, le public prend place dans la grande salle du théâtre, sous le plafond signé André Masson. À 19h33 précises, Jacques Braunstein, rédacteur en chef de Livres Hebdo, lance la cérémonie, accompagné de l'animateur David Abiker qui multiplie les traits d'humour avant le discours de Michel Lanneau, directeur général de Livres Hebdo et d’Electre.
Tout au long de la soirée, des interludes artistiques rythmeront la cérémonie : improvisations au piano par Camille Taver et performances de la danseuse Rachel Perlstein.
L’IA au cœur des préoccupations
Mais avant la remise des Trophées, pour la première fois cette année, une table ronde consacrée aux enjeux de l'intelligence artificielle est proposée en préambule. Enrique Martinez, directeur général de la Fnac-Darty, Pierre Louette, ancien P-DG du groupe Les Échos – Le Parisien et Renaud Lefebvre, président du Syndicat national de l’édition (SNE) évoquent aux côtés de Jacques Braunstein ce sujet brûlant pour la filière.
L’IA est-elle une menace ou une opportunité pour le livre ? « Nous entrons dans une période où l’intelligence artificielle représente un triple risque : spoliation, éviction et substitution », alerte Renaud Lefebvre. « Il ne faut pas se déprimer, il faut se battre », lance Enrique Martinez.
Le message est clair, alors que commence la remise des trophées : « La création est au cœur de notre travail », déclare Joséphine Barbereau, historienne de l’art et éditrice, directrice des éditions Diane de Selliers, lauréate de la conception artistique et première à venir chercher sa récompense.
Un point de vue partagé un peu plus tard par Sophie de Closets. La directrice générale de Flammarion a été invitée sur scène entre deux remises de trophées pour un dialogue autour du geste artisanal face à l'IA créative : « Je pense que l’IA nous conduit à nous recentrer sur l’artisanat », déclare-t-elle, rejointe par Nicolas Bos, président du jury et directeur du groupe Richemont qui affirme : « On est artisan par tradition et par choix ».
Valorisation du métier et des formats
La création sous toutes ses formes est mise à l’honneur. Le public découvre ainsi une projection d’animation BD sous forme de bande-annonce pour La Bombe (Glénat), consacré aux bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki et trophée de la meilleure création audio.
Plus tard dans la soirée, les comédiens de doublage Françoise Cadol et Patrick Kuban viennent sensibiliser le public aux menaces qui pèsent sur leur profession. Un sujet également abordé par le psychiatre et académicien Raphaël Gaillard. Invité par David Abiker à répondre à la question « Que diriez-vous à un éditeur inquiet à l’idée d’être remplacé par l’IA ? », il répond : « L’intelligence artificielle constitue sans doute la démonstration la plus frappante des bénéfices de la lecture sur le cerveau. »
Cinéma, jeunesse et nouvelles dynamiques
Parmi les nouveautés de cette 7e édition, le cinéma est mis à l’honneur à trois reprises : adaptation contemporaine, patrimoniale et en série. Des extraits de Ma mère, Dieu & Sylvie Vartan, L’Étranger et de la série Astérix : Le Combat des chefs sont diffusés.
Céleste Surugue, directeur général des éditions Albert René, se réjouit : « Ça fait drôlement plaisir par Toutatis ! » avant de poursuivre sous les rires du public : « Recevoir un trophée de l’édition, c’est comme tomber dans la potion magique, on s’en souvient longtemps et ça donne de la force pour la suite ».
Et de la force, Les Fourmis Rouges n’en ont pas manqué. Récompensée du trophée de la petite maison d’édition, saluée pour son engagement, sa fondatrice Valérie Cussaguet a rappelé : « Tant que les libraires indépendants seront soutenus, les éditeurs indépendants auront une chance d’exister encore ».
La jeunesse est encore à l’honneur en la personne de l’éditrice de l’année, Capucine Delattre, directrice du département fiction chez Eyrolles. La jeune femme de 25 ans se lance dans un discours à la joie communicative, bientôt rejointe par le pianiste Camille Taver, qui lui propose une version musicale de son intervention, « offerte par Livres Hebdo ».
Un décalage générationnel qui n'échappe pas à la grande lauréate de la soirée, Anne Berest : « À la naissance de Capucine, je démarrais ma carrière d’éditrice », sourit l'autrice de l'année, récompensée pour Finistère (Albin Michel).
Avant de poursuivre avec un propos engagé sur la production éditoriale : « Notre métier a été fragilisé des deux côtés, déserté par les lecteurs, suivi d’un peu trop près par les hommes puissants ». Et de rappeler, en référence à l’intelligence artificielle : « Nous ne protégeons pas seulement un marché, mais une liberté de pensée. »
