Après Gibert et les enseignes Furet du Nord et Decitre, la chaîne de librairies Sauramps, qui devrait fêter cette année ses 80 ans, se trouve à son tour en grande difficulté. À la demande de son actionnaire François Fontès, également à la tête de la société immobilière Amétis (groupe Hugar), le tribunal de commerce de Montpellier a validé, lundi 15 juin, la procédure collective de placement en redressement judiciaire du groupe, assortie d'une période d'observation. Une prochaine audience, attendue avant le 15 juillet, période de vacation judiciaire, devrait être fixée afin de déterminer les grandes lignes de la restructuration de l'enseigne montpelliéraine.
Cette démarche, portée à la connaissance de la soixantaine de collaborateurs du groupe dès le 22 mai par un courrier de la direction, est intervenue au terme de plusieurs tentatives pour maintenir l'activité et trouver de nouveaux investissements. Or, selon le directeur du groupe, David Lafarge, la combinaison de « loyers trop élevés » et d’une fin d'année « en dessous des prévisions », a immanquablement « précipité les choses ».
« Avec ce statut d'entreprise en redressement judiciaire, nous sommes protégés des créanciers, et cela permet d'envisager un retournement de situation. C’est en tout cas le souhait de l’actionnaire », a-t-il poursuivi auprès de Livres Hebdo.
Un chiffre d'affaires divisé « par deux en quatre ans »
En quelques années, l’activité du réseau a fortement reculé. D’après nos données, le groupe a réalisé un chiffre d'affaires sur le livre de 7,4 millions d’euros en 2025, contre 8,8 millions l'année précédente. Un chiffre loin des performances passées puisque quatre ans plus tôt, la seule librairie Comédie atteignait près de 16 millions d’euros, figurant alors à la 4e place du top 400 des librairies françaises établi par Livres Hebdo.
En interne, certains évoquent même « un effondrement du chiffre d’affaires, divisé par deux en quatre ans », et qui a rendu impossible la couverture des charges fixes. Au-delà de cet effet ciseau bien identifié et d’un contexte économique marqué par le recul du marché du livre et l’érosion du pouvoir d’achat, les librairies Sauramps ont également souffert d’une concurrence qui s’est progressivement intensifiée.
Concurrence, fermetures, recul des achats et des ventes
À Montpellier, le vaisseau amiral du groupe situé dans le centre commercial Triangle a notamment pâti des performances du magasin Gibert, place des Martyrs de la Résistance. Lequel, en développant une offre d'occasion conséquente, a capté une clientèle budgétairement plus contrainte et a, de ce fait, échappé au placement en redressement judiciaire qui a touché des autres points de vente du réseau. À Alès, la situation de la librairie Sauramps s’est également dégradée avec l’arrivée successive de nouvelles enseignes culturelles, parmi lesquelles Fnac et plus récemment Cultura, installé en périphérie en avril dernier.
À ces difficultés se sont ajoutées la fermeture en 2025 de la librairie située au cœur du musée Fabre, engagé dans un vaste plan de travaux de deux ans, ainsi que la fermeture définitive de la librairie Sauramps Odyssée, située en zone commerciale, en janvier 2026. En interne, les problématiques évoquées concernent aussi la baisse des achats qui a progressivement appauvri l’offre en magasin. « C’est un cercle vicieux : moins d’achats implique moins d’offre, ce qui implique moins de clients », explique un salarié, évoquant une érosion d'environ 15 % des ventes annuelles.
Le segment des collectivités, historiquement important, n’a d'ailleurs pas permis d’inverser la tendance. Confrontées à des grossistes plus rapides et mieux organisés, les librairies ont eu de plus en plus de mal à honorer certaines commandes importantes. « Les ventes aux collectivités n’ont pas été un levier suffisamment fort pour tracter la machine », regrette-t-on en interne.
« C’est surtout très difficile pour les collaborateurs »
La période de Noël, habituellement décisive, s’est également révélée décevante, en particulier pour la librairie Comédie, affectée par d’importantes inondations. Le poids du loyer du site, estimé à 1,5 million d’euros par an, soit environ 18 % du chiffre d’affaires du groupe, a également pesé lourd. Diffusée en avril, une pétition alertait par ailleurs sur l’état de dégradation du local et sur son manque d’accessibilité, sans qu’un accord n’ait pu être trouvé depuis avec le propriétaire.
« C’est surtout très difficile pour les collaborateurs, commente David Lafarge. Ils sont partagés entre une forme de soulagement, suite à la situation qu’ils traversaient depuis plusieurs mois, mais aussi par une grande tristesse. Beaucoup de gens travaillent à Sauramps depuis 25 à 30 ans et nombre d’entre eux ont déjà connu un redressement judiciaire en 2017. C’est donc le deuxième de leur carrière et c’est psychologiquement difficile ».
S’il admet que la fin d’année et le premier semestre 2026 ont été « très inquiétants pour l’ensemble de la chaîne du livre », le directeur des librairies Sauramps se veut néanmoins rassurant, établissant un lien entre la crise actuelle et celle du début des années 2010 : « À l’époque, de nombreuses librairies ont disparu et les questionnements étaient nombreux. Seize ans plus tard, nous sommes toujours là. Tâchons de rester optimistes et espérons que le livre continuera de résister dans ce pays. »
