Aux questions qu’on lui pose, Jean-Christophe Lacas répond souvent par un méditatif « je crois… ». Le directeur du réseau des médiathèques Entre Dore et Allier, du même nom de la communauté de communes du Puy-de-Dôme qui le chapeaute, a songé devenir archéologue ou préhistorien. « Pour continuer de répondre à nos questions, remonter l’histoire pour se comprendre », philosophe-t-il. Il confie sa fascination pour les dessins des grottes de Lascaux. « On est arrivés à conceptualiser le bison ! On n’a pas inventé grand-chose depuis. »
Analyse du sang et de l’homme
Un autre métier possible aurait été dans le « social ou le soin ». Médiathécaire combine le tout, et il y est venu après tout un chemin. Lui qui a grandi dans la Creuse et est arrivé à Clermont-Ferrand à 16 ans, a commencé sa carrière comme technicien de laboratoire d’analyse médicale. Avant de se plonger autrement dans sa quête de réponses en s’inscrivant en fac de philosophie. Il découvre la littérature allemande, russe, américaine.
Pour éviter le service militaire, Jean-Christophe Lacas est envoyé au centre de documentation du Parc naturel régional Livradois-Forez. Les ouvrages y sont colorés d’écologie et de techniques ancestrales du territoire.
Les 17 années suivantes, il anime et dirige cette fois l’Association des Bibliothécaires du Livradois-Forez, qui couvre plus de 180 communes. La mission consiste à coordonner des bibliothèques, des écoles, des centres de loisirs, des maisons de retraite, des libraires, des éditeurs et des auteurs, bref, « des envies de travailler sur le livre. Il a fallu apprendre à travailler avec des énergies, des compétences et des gens du territoire avec peu d’argent », résume-t-il.
Tiers-lieu
Jusqu’en 2012, quand est mis sur les rails le projet d’une médiathèque structurante, capable d’accueillir toute cette vitalité. Elle a ouvert à Lezoux en 2018, mais a remporté dès 2016 le prix de l’Innovation Livres Hebdo des Bibliothèques, pour ses activités hors les murs.
« Si on sort de nos zones de confort, on a plus de chance de toucher des populations qui ne viendraient pas chez nous. Cela questionne la posture du bibliothécaire, sa formation, son envie, remarque-t-il. Le bibliothécaire n’est plus le seul qui sait. Internet et l’IA nous donnent un résumé en quatre pages de Critique de la raison pure. Les gens ont encore plus besoin qu’avant d'accompagnement : mais est-on compétents, formés pour ça ? Quelqu’un qui s’est occupé des acquisitions toute sa carrière, et on lui demande de faire la médiation, il ne faut pas le mettre en difficulté ! »
« Inverser les réacteurs »
Pour lui, bibliothécaire, « c’est un métier de lien. Quand il n’y a plus de commerce, de paroisse, de café, la bibliothèque est le dernier espace de vivre ensemble, de création de projet, d’espace de questionnement, d’interrogation sur les enjeux sociétaux. Le bibliothécaire est dans une posture de passeur, d’aiguilleur, car il a accès à un certain nombre de ressources, de documents qu’il est censé connaître. Il crée des espaces des possibles, d’échange, de faire ensemble. Un constructeur », déploie-t-il.
Le lieu qu’il a coconstruit est d’ailleurs l’un des modèles français du tiers-lieu : lorsque les citoyens sont associés à l’animation de l’établissement. L’équipe de la médiathèque propose, certes, mais dispose aussi. Et le directeur embrasse le projet de manière modeste. « Je suis à la disposition des agents et non l’inverse. J’essaie d’être le facilitateur de ce qu’ils pensent être bon pour la structure, les usagers, le projet d’établissement. On est dans un schéma ascendant. La richesse est chez les habitants et les agents, il faut inverser les réacteurs », plaide-t-il. On songe alors à Fusées, de Baudelaire. « Tout est nombre. Le nombre est dans tout. Le nombre est dans l’individu. » Il le méditera.
