Lancé en 2016 sous l’impulsion de Thierry Magnier, alors président du pôle jeunesse du Syndicat national de l’édition (SNE), le prix Vendredi a aujourd’hui atteint l’âge de raison. Pensé pour offrir aux romans ados une vitrine aussi prestigieuse que celle des grandes distinctions d’automne, celui que certains désignent aujourd’hui comme le « Goncourt de la littérature ado », a su se construire, au fil des éditions, une légitimité professionnelle. Mais il lui reste encore un défi à relever : franchir le seuil du milieu du livre pour s’ancrer durablement dans l’esprit du grand public et des jeunes lecteurs.
« À l’époque, il y avait deux choses importantes pour moi : les assises de la littérature jeunesse et la création d’un prix dédié aux ados qui reprendrait les codes d’un grand prix littéraire pour devenir une sorte d’institution, une valeur sûre pour ceux qui chercheraient un livre pour enfants », explique Thierry Magnier à Livres Hebdo.
Forger « les lecteurs de demain »
Clin d’œil au livre jeunesse culte de Michel Tournier, le prix Vendredi a ainsi été conçu pour pallier l’invisibilité médiatique dont a toujours souffert l’édition jeunesse, mais aussi pour valoriser la création française du segment face au monopole des traductions anglo-saxonnes. « En littérature jeunesse, on s’amuse sérieusement, affirme son fondateur. On fabrique nos lecteurs de demain. D’où l’importance de pouvoir leur proposer un contenu d’une grande qualité littéraire. »
Pour Cécile Térouanne, coprésidente de la commission jeunesse du SNE depuis 2022, la distinction est également venue combler un manque « au milieu des nombreux prix dédiés à la littérature jeunesse », permettant aux auteurs et aux éditeurs de légitimer leur travail. Cette reconnaissance a d’ailleurs opéré un changement de paradigme au sein de la profession, marqué par la multiplication des collections dédiées au segment. Le succès du prix en témoigne : alors que seuls dix titres ont été proposés par les éditeurs lors de la première édition, 45 ouvrages ont été soumis en 2025.
« L’objectif, ensuite, a été d’installer le prix, d’en assurer la visibilité, la notoriété et la légitimité », poursuit Cécile Térouanne. Pour remplir cette mission, le groupe jeunesse du SNE a fait le choix de constituer un jury de professionnels, d’abord essentiellement composé de journalistes de renom, spécialisés en littérature jeunesse, à l’instar de Françoise Dargent (Le Figaro), Michel Abescat (Télérama) ou encore Raphaële Botte (Mon quotidien, Lire).
Œuvrer sur le terrain
En parallèle, le pôle jeunesse du SNE a mené un important travail de terrain auprès des prescripteurs. Le catalogue de la sélection, composée de dix titres, est accompagné de marque-pages et diffusé auprès de 600 librairies, tandis que des kits de communication sont transmis à 200 médiathèques, leur permettant de mettre en place des animations en lien avec le prix Vendredi.
Pour « faire vivre le prix tout au long de l’année », des rencontres en région sont organisées depuis deux ans en librairies à l’issue de la proclamation. En avril dernier, une rencontre s’est également tenue à la bibliothèque Nelson Mandela, située dans un quartier prioritaire de Pantin. Sarah Maeght et Fanny Chartres, autrices de Véda s’en va (Albin Michel) et de Dans le ventre de Fianna Sinn (École des loisirs) ont ainsi pu échanger avec une classe de 3e.
« L’idée était de pouvoir se faire rencontrer les élèves, qui ne sont d’ailleurs pas forcément des lecteurs, avec des autrices de la sélection », complète Elise Lacharme, coordinatrice jeunesse du réseau de bibliothèques de Pantin. Pour préparer la rencontre, les bibliothécaires ont organisé deux séances préalables avec le public scolaire. « L’enjeu était d’axer cette préparation sur la lecture-plaisir. La rencontre était aussi l’occasion, pour les élèves, de poser des questions très concrètes aux autrices sur leur salaire, leur rituel d’écriture », énumère-t-elle.
Considérée comme une véritable réussite, cette opération sera renouvelée cette année. D’autres rencontres avec les scolaires seront également mises en place, en partenariat avec la Plateforme Culture et son événement le Livrodrome.
« Nous avons aussi constaté que de plus en plus d'éditeurs fabriquaient des bandeaux pour signaler les ouvrages sélectionnés sur les tables des libraires », complète Cécile Térouanne. Fort de ce constat, le SNE a donc décidé de proposer des planches et stickers estampillés « prix Vendredi, sélection 2026 » pour accompagner les ouvrages de la nouvelle édition.
Quand le dispositif s'invite à l'étranger
Cette promotion dépasse néanmoins les frontières françaises. La sélection et son catalogue, traduit en anglais, s'exportent depuis quelque temps déjà à la Foire du livre jeunesse de Bologne, sur le stand de France Livres, en vue d’encourager les cessions de droits.
L’ensemble de ces initiatives participe non seulement à la visibilité du prix, mais produit aussi un certain effet sur les ventes des ouvrages en lice et sur la renommée de leurs auteurs. Céline Gourjault, autrice sélectionnée en 2025 pour Nina perd le Nord, a ainsi confié à l’équipe du SNE avoir vu son roman se hisser dans huit autres sélections.
Claudine Desmarteau, lauréate 2023 pour Au nom de Chris (Scripto, Gallimard Jeunesse), évoque quant à elle un souvenir joyeux lors de l'obtention du prix, le qualifiant de « marque de reconnaissance très gratifiante ». Et d’ajouter : « Le prix Vendredi fait partie des prix jeunesse les plus prestigieux. » Grâce à ce coup de projecteur, l’autrice a bénéficié d’une importante visibilité, aussi bien auprès des libraires, « ceux qui ne connaissaient pas mon travail et ont pu le découvrir », que des enseignants et des bibliothécaires, qui l’ont beaucoup sollicitée.
Renforcer l'accessibilité au grand public
Grâce à ses partenaires, notamment la Fondation La Poste et la Sofia, le prix Vendredi permet aussi de récompenser les auteurs lauréats. Le lauréat du jury professionnel se voit remettre 2 000 euros, tandis que le lauréat du prix des lecteurs du pass Culture, instauré depuis 2023, reçoit 1 000 euros.
Bien identifié des professionnels du livre, le prix demande toutefois à se faire davantage connaître par son cœur de cible : les adolescents. « Même si le prix bénéficie d’une véritable considération, il est tout de même resté essentiellement professionnel. C’est d’ailleurs là où se situe l’enjeu principal : le prix doit encore s’installer dans la durée, et dans une reconnaissance à la fois des médias et des adolescents », pointe Raphaële Botte, qui a participé à neuf éditions, s’interrogeant sur le besoin de ce lectorat à « se faire valider ses lectures ou aider dans ses choix ».
« Je pense que les ados ne connaissent pas le prix. C’est finalement plus un prix de médiateur qu’un prix public alors même que l’idée de départ était de l’imposer au JT de 20 heures », avance de son côté Lucie Kosmala. Membre du jury depuis l’année dernière, elle invite ainsi à s’interroger sur la résonance réelle du prix auprès des jeunes : « Un grand problème de société est le manque d’écoute des ados et des enfants. En tant qu’adultes, il nous faut quitter cette posture surplombante, surtout face au décrochage de la lecture chez les jeunes. Aujourd’hui plus que jamais, il faut s'intéresser à ce lectorat, à ce qu'il aime vraiment, à ce qui l’anime. »
Conscient des défis qui lui restent à relever, le pôle jeunesse du SNE s’efforce donc de se rapprocher davantage des jeunes. Une action qui passe notamment par un renouvellement régulier de son jury. Après l’arrivée en 2024 de Tom Levêque, auteur du guide En quête d’un grand peut-être, guide de littérature ado, puis celle, l’an dernier, de la journaliste, autrice et gameuse Lucie Kosmala, Isabelle Harbonnier-Valdher, rejoint à son tour l’équipe de l’édition 2026. Professeure documentaliste, elle partage sa passion pour le genre à travers un blog et une chaîne YouTube.
Une approche qui fait écho au prix des lecteurs du pass Culture, attribué par neuf jeunes bénéficiaires du dispositif, et dont le partenariat a été renforcé à l’occasion du Festival du livre de Paris. Une stratégie d'ouverture indispensable pour que le livre reste, demain encore, un des compagnons des jeunes lecteurs.
