23 mars > Essai France > Yves Michaud

L’empirisme n’a pas bonne presse sous les latitudes hexagonales. A l’école du doute d’Anglais suspectés de misanthropie (Hobbes, Locke, Hume) on préfère les idéaux humanistes des Lumières et la "métaphysique des mœurs" du noble Kant. En politique, "pragmatique" est quasi synonyme de "sans foi ni loi", voire de girouette cynique. L’idéologie à haute teneur morale, tel le "BHLisme, du nom de Bernard-Henri Lévy, cinéaste, homme d’affaires et essayiste français", comme le brocarde Yves Michaud dans cet essai Contre la bienveillance, aura plus aisément les faveurs d’un public porté sur le compassionnel que la froide analyse de la Realpolitik, qui propose de trouver des solutions à partir des faits réels et de tenter de prévoir les conséquences. Pour preuve : la catastrophique libération de la Libye du joug de Kadhafi.

Le philosophe, qui se revendique de l’empirisme, rappelle les fondamentaux : rien de ce qui est imaginable n’est impossible (Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, 1984 d’Orwell, les romans de Houellebecq) ; il est vain de chercher la relation causale, l’important c’est de décrire correctement ; la différence absolue entre penser et sentir : "quand [le pire] advient, il est encore pire que nous avions imaginé : il est réel" (les attentats de Paris en 2015).

L’auteur de Narcisse et ses avatars se penche cette fois sur les trois "points de capiton qui clouent la pensée au réel : le fait du fondamentalisme religieux, le fait du populisme, le fait de la Realpolitik". Il fustige cet aveuglement qu’il nomme "le préjugé de bienveillance" : "On veut croire en un monde où toutes les idées sont respectables, où toutes les différences enrichissent, où les conflits ne sont jamais irréductibles, où les bonnes volontés finissent toujours par s’entendre."

Le multiculturalisme n’a pas à être loué ou rejeté, il est là. Cela dit, force est de constater que, sans tomber dans le repli identitaire aux relents xénophobes à des fins électoralistes, l’islam réel - celui qu’on observe dans les pays musulmans et non celui de l’aggiornamento que tout démocrate appelle de ses vœux - n’a pas la même conception du bien commun, la Res publica ou le Commonwealth, des philosophes politiques que celle des démocraties libérales. D’où la nécessité, dans des pays avec de fortes populations d’origine immigrée de confession musulmane ou d’autre croyance mettant leur foi au-dessus de la loi, de repenser le contrat social : de passer à une démocratie passive "du guichet" (une démocratie des seuls droits qui oublierait le corollaire des devoirs) à une démocratie d’adhésion, par exemple, par un serment aux principes qu’impose le Léviathan, le monstre hobbesien, qu’est l’Etat. "En apparence, c’est un merveilleux progrès humain que ce déluge de bienveillance, de sollicitude, de soin, d’attention et d’égards en comparaison du froid Léviathan. Sauf que, lorsque toute cette bienveillance a pour effet qu’il n’y a plus de Léviathan et que, pour paraphraser ironiquement Hegel, règne "la nuit où toutes les vaches sont noires", on a perdu jusqu’au monde dans lequel peut advenir la bienveillance." Qui veut faire l’ange fait la bête, disait déjà Pascal. Sean J. Rose

Yves Michaud
Contre la bienveillance
Stock
Tirage : 4 000 ex.
Prix : 18 euros ; 192 p.
ISBN : 978-2-234-08118-5
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