Olivier Nora est le sujet de conversation numéro 1 dans les allées du Festival du livre de Paris, qui a ouvert vendredi 17 avril ses portes au public. L'annonce mardi dernier de son licenciement de Grasset le place au cœur d'une tempête médiatique comme il s'en produit rarement dans le monde du livre. Les auteurs de Grasset, d'abord, ont annoncé mercredi soir leur volonté de quitter la maison du groupe Hachette pour dénoncer « une atteinte inacceptable à l'indépendance éditoriale ».
Ils ont été rejoints par un large regroupement d'éditeurs qui ont ensemble signé une pétition, désormais reprise sous forme de tribune dans Le Monde et intitulée : « Nous, éditeurs, dénonçons une guerre culturelle et idéologique menée au grand jour ». De nombreuses personnalités, parmi lesquelles les dirigeants des principaux groupes français Antoine Gallimard (Madrigall), Denis Olivennes (Editis) ou Gilles Haéri (Albin Michel) y ont apposé leur signature.
Un peu plus tôt dans Le Monde, Antoine Gallimard s'était déjà exprimé dans une tribune personnelle pour apporter son soutien à Olivier Nora, exigeant une « solidarité totale » avec celui qui dirigeait Grasset depuis 2000.
La pétition qui a suivi, rassemblant à ce jour 249 éditeurs parmi lesquels figurent aussi Anne-Sylvie Bameule (Actes Sud), l'ancien patron d'Hachette Arnaud Nourry (Les Nouveaux Éditeurs), Sophie de Closets (Flammarion), Coralie Piton (Seuil), Vera Michalski (Libella), Louis Delas (L'École des Loisirs) ou encore Héloïse d'Ormesson, a commencé à circuler quelques heures avant l’inauguration du festival, dénonçant en Hachette « un groupe médiatique et éditorial [qui] ne cache pas ses desseins politiques et mène une guerre culturelle et idéologique au grand jour. »
« L’enjeu dépasse largement le monde littéraire »
Dans cette prise de parole commune, les signataires disent partager « la même inquiétude » suite au « limogeage brutal » d’Olivier Nora, « éditeur estimé et respecté par toute la profession ». Tout en affirmant leur solidarité à l’égard « de toutes les équipes du groupe Hachette Livre, propriété de Vincent Bolloré », ils soulignent que, désormais, « l’enjeu dépasse largement le monde littéraire », rappelant au passage les piliers démocratiques que sont « la diversité des catalogues, le pluralisme des opinions et de la création, [et] le respect de la liberté éditoriale ».
Sous la verrière du Grand Palais, ils ont été plusieurs à faire part de leur « sidération » à Livres Hebdo. Qu’ils aient signé la pétition ou envisagent de le faire, tous dénoncent la « dangerosité » de cette décision et s’inquiètent « pour l’avenir de Stock, Calmann-Lévy et JC Lattès ». « Olivier Nora est, je pense, l’éditeur le plus respecté, le plus admiré, c’est vraiment une figure incontestée de ce métier, nous a confié Héloïse d'Ormesson, fondatrice de la maison éponyme. Le frapper de la sorte, avec cette brutalité, c’est aussi vouloir frapper l’ensemble de notre profession. Il me paraissait impossible de ne pas manifester notre réprobation, notre révolte. Il ne faut pas simplement dénoncer, il faut s’opposer et nous avons la possibilité de nous opposer. »
Des professionnels inquiets pour l'avenir des maisons du groupe Hachette
Pour Antoine Caro, directeur de Seghers (Editis), la pétition se veut un « élan de solidarité » envers Olivier Nora, « tour de l’édition » unanimement respectée pour son travail. Signataire de la pétition, il fustige un « limogeage en rupture avec les usages professionnels », avant d'ajouter : « Un directeur est censé soutenir et encadrer le responsable d’une maison, pas intervenir dans des questions aussi précises que celles qui ont été évoquées. »
Un postulat partagé par le Syndicat de la librairie française (SLF), qui dans un communiqué, critique la volonté du groupe Hachette « de vouloir faire marcher au pas l’édition ». « Ne même pas juger utile de remplacer un grand éditeur reconnu de tous par un éditeur ou une éditrice de métier est une manière décomplexée de faire comprendre que le contenu et la qualité importent moins que l’orientation et l'obéissance », ajoute le SLF.
Au sein d'Hachette, nombreux sont les éditeurs heurtés par le départ d'Olivier Nora. « Fayard était déjà devenu la vitrine idéologique d’un illibéralisme impulsé par Vincent Bolloré. On ne peut même pas parler de conservatisme, car le conservatisme ne détruirait pas la valeur d’une maison comme Grasset », déplore une éditrice, sous couvert d'anonymat. Inquiète pour les autres maisons du groupe et son avenir, elle se dit également préoccupée par le départ annoncé des plus de 200 auteurs de Grasset : « Ils ne pourront pas tous trouver un point de chute ailleurs. »
Front commun
Du côté de l’édition indépendante, certains affirment que cette éviction était prévisible : « L’épisode des 200 ans Hachette avait déjà révélé le fossé en train de se creuser », analyse un dirigeant de maison. Malgré tout, d’autres voient dans le Festival du livre de Paris une opportunité pour les professionnels du secteur « d’identifier leurs alliés, de s’organiser collectivement » et, peut-être, de rapprocher grands groupes industriels et structures indépendantes afin de faire front commun face à « un Hachette, troisième acteur mondial, en train de basculer ».
Ils sont en cela soutenus par Emmanuel Macron lui-même, le président de la République ayant jugé lors son déplacement au Grand Palais « très important » de « défendre » le « pluralisme » et « l'indépendance » des maisons d'édition. Auprès de Livres Hebdo, le maire de Paris nouvellement élu Emmanuel Grégoire est allé dans le même sens : « On a à l’évidence un sujet de préoccupation sur la question des éditeurs indépendants sur le phénomène d’hyper-concentration, et peut-être plus encore sur les pressions idéologiques qui peuvent s’exercer sur les auteurs. Et je pense que l’un des moyens de s’en préserver, c’est de veiller à la diversité des acteurs. »
