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Le livre face à la réforme territoriale

Photo OLIVIER DION

Le livre face à la réforme territoriale

Sur fond de campagne pour les élections régionales, les centres régionaux du livre de certaines futures grandes régions anticipent et s’associent dans des initiatives communes. Mais les inconnues restent nombreuses.

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Par Charles Knappek,
Créé le 27.11.2015 à 00h00,
Mis à jour le 27.11.2015 à 14h10

Quel impact aura la fusion de certaines régions sur les acteurs de la chaîne du livre ? Si le résultat des élections régionales les 6 et 13 décembre doit permettre de dégager des premières pistes de travail, la réforme territoriale s’annonce pleine d’incertitudes. Les directions régionales des affaires culturelles (Drac) sont en effet chargées de produire une nouvelle organisation territoriale différenciée dans chaque région et leur implantation, quand elle est connue, ne correspond pas toujours à celle des capitales régionales. Il s’agit d’un changement majeur puisque, jusqu’à présent, les Drac dépendaient du préfet de région. "Demain, elles pourront faire des propositions aménagées en fonction du territoire et répartir les pôles dans les anciennes capitales territoriales, c’est le travail des préfigurateurs", explique Stéphanie Meissonnier, déléguée générale de la Fédération interrégionale du livre et de la lecture (Fill).

De leur côté, les directeurs des centres régionaux du livre (CRL) sont suspendus aux résultats des élections de décembre, déterminants quant à la politique culturelle qui sera menée dans les nouvelles grandes régions. Le flou domine d’autant plus que, d’un territoire à l’autre, les différences sont grandes et compliqueront l’harmonisation des politiques culturelles. Le financement, les prérogatives, le statut juridique de chaque CRL posent donc des questions qui ne peuvent être traitées "que localement", estime Stéphanie Meissonnier.

Projets communs

Dans le Grand Est, les acteurs se demandent par exemple s’il ne faudra pas créer une structure spécifique pour unifier des territoires hétérogènes. Si le CRL de Lorraine a toujours été intégré à la Région et ne reçoit plus de subsides de la Drac, celui de Champagne-Ardenne a disparu le 1er janvier 2015 pour être englobé par la Région via l’office régional culturel. En Alsace c’est encore différent puisqu’il n’y a jamais eu de CRL - cas unique en France -, mais seulement l’agence de coopération des bibliothèques Cordial et la Confédération de l’illustration et du livre, qui rassemble des associations de métiers (libraires, éditeurs…). La Lorraine est la seule des trois régions à avoir signé un contrat de progrès avec la Drac et le CNL. "Nous souhaitons que ce contrat soit étendu à la grande région", annonce Bertrand Masson, conseilleur régional de Lorraine délégué à la culture.

En Nord-Pas-de-Calais-Picardie, les différences sont également fortes, avec une politique culturelle d’agences (dont une sur le livre) dans le Nord-Pas-de-Calais, alors qu’en Picardie c’est une politique de soutien à des petits réseaux territorialisés qui domine. Mais les différences entre régions n’empêchent pas les concertations. Dominique Panchèvre, directeur de l’ARL Haute-Normandie, plaide pour "qu’une des deux structures s’empare du territoire global pour une action particulière et réciproquement". Une position que partage son homologue bas-normand Laurent Delabouglise, qui annonce une étude sur l’édition à l’échelle de toute la Normandie dont le questionnaire a été élaboré par les deux entités.

L’attentisme des régions pour Livre Paris
Le stand des éditeurs du Nord et du Pas-de-Calais lors du Salon du livre de Paris 2015. - Photo OLIVIER DION

Depuis trois ans, la participation des régions au Salon du livre de Paris est en baisse. "Elles préfèrent concentrer les sommes concernées sur des plans d’action de soutien des éditeurs via des aides aux projets, ou des aides au déplacement sur les salons, y compris celui de Paris", explique Stéphanie Meissonnier, déléguée générale de la Fill. L’augmentation des tarifs pour la prochaine édition (rebaptisée Livre Paris) fait grincer des dents dans les régions. "Nous n’avons pas encore réservé notre stand pour l’année prochaine, indique Laurent Bonzon, directeur de l’Arald. Le prix du mètre carré est passé de 242 à 266 € HT en un an. A priori, nous allons réduire notre surface d’exposition.""Certes, ce salon coûte cher, mais il est aussi très attendu par les éditeurs, qui en retirent un vrai bénéfice et qui auraient du mal à y aller tout seuls ", nuance pour sa part Laurent Ducret, directeur du CR2L Picardie. Le Nord-Pas-de-Calais et la Picardie ont déjà prévu de partager leur stand l’année prochaine. Chose que font déjà depuis 2006 la Basse et la Haute- Normandie.

Les régions représentent 15 % de la surface totale louée au Salon du livre. Cette part baisse en raison des restrictions budgétaires liées à la révision générale des politiques publiques. Mais pour 2016, la commissaire de Livre Paris, Laurence Paul-Keller, ne prévoit pas de réduction forte par rapport à l’édition 2015 : "les différents interlocuteurs ont sanctuarisé rapidement leur présence au salon afin de ne pas être tributaires des élections régionales de décembre". Elle constate néanmoins que certaines structures régionales du livre s’inquiètent des résultats des élections "pouvant hypothéquer le soutien au livre, à la lecture et à la petite édition indépendante".

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Dans certains CRL, comme en Aquitaine ou en Bourgogne, le poids de la Région est tel que les directions n’ont pas souhaité s’exprimer. Les obstacles sont parfois tout bonnement statutaires. "Pour travailler avec l’Auvergne, nous avons besoin de modifier les statuts de notre association", illustre Laurent Bonzon, directeur de l’Arald.

A défaut de savoir de quoi demain sera fait, les CRL anticipent autant que possible leur rapprochement. Beaucoup partagent leurs données et s’associent pour monter des projets communs. Le Transfo (Auvergne) et l’Arald, par exemple, n’ont pas attendu d’être fusionnés pour faire stand commun au dernier Salon du livre de Paris. En Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes, les trois CRL préparent un annuaire unique. En Nord-Pas-de-Calais-Picardie, le CRLL et le CR2L se sont déjà entendus pour organiser une journée publique d’études à Amiens portant sur les marchés publics des bibliothèques territoriales et une autre à Arras sur les marchés publics des bibliothèques universitaires. "A chaque fois ces manifestations concerneront l’ensemble de la nouvelle grande région, précise Léon Azatkhanian, directeur du CRLL. C’est une manière intelligente d’anticiper tout en faisant des économies d’échelle."

Dans le Sud, LR2L (Languedoc-Roussillon) et le CRL Midi-Pyrénées ont développé des actions communes depuis dix-huit mois à travers des journées interprofessionnelles ponctuelles et des tournées de " surdiffusion " (rencontres éditeurs-libraires) dans les deux territoires. "Si demain il faut fusionner les deux contrats de filière, ce ne sera pas compliqué car nous avons préparé le travail en amont pour rendre les choses possibles", souligne Laurent Sterna, directeur du CRL Midi-Pyrénées.

S’ils ignorent de quoi l’avenir sera fait, les acteurs locaux veulent surtout faire entendre leur voix. "La validation de la nouvelle organisation passera par les élus, mais les CRL ont leur mot à dire en amont", souligne la directrice du CRL en Limousin, Florence Bianchi. Pour nombre de directeurs, la fusion des structures existantes n’a d’ailleurs rien d’une évidence. Simon Pourret, directeur du Transfo, estime ainsi que "la fusion des régions ne peut pas se résumer à la fusion de dispositifs à des échelles territoriales plus importantes". "Bien sûr, la fusion est une possibilité, mais on peut aussi imaginer de continuer à travailler en multipolarité", juge pour sa part Léon Azatkhanian, dans le Nord-Pas de Calais. "Il faut trouver des relais pour couvrir l’ensemble du territoire", abonde Laurent Bonzon, en Rhône-Alpes.

Multipolarité

Un sentiment que partage la présidente de LR2L (Languedoc-Roussillon), Marie-Christine Chaze : "Il nous semble indispensable, vu la taille du territoire et afin d’être au plus près des professionnels du livre, de maintenir une présence répartie sur les 13 départements de la future région." La déléguée générale de la Fill, Stéphanie Meissonnier, rappelle quant à elle que "l’échelon régional actuel correspond bien au travail d’expertise territorial. Les structures en place connaissent leur réseau et peuvent aménager les politiques publiques en conséquence, ajoute-t-elle. Elles ont plus de mobilité que les représentants des collectivités."

Laurent Sterna, en Midi-Pyrénées, adresse un message particulier aux politiques. Pour lui, l’un des enjeux de la réforme territoriale est de parvenir à adosser les politiques culturelles sur une compétence obligatoire des régions. "On sait que les dotations de l’Etat vont continuer à baisser et vont se concentrer sur les compétences obligatoires. Il faut donc trouver le moyen de rattacher la culture auprès de compétences obligatoires, comme le développement économique et la formation professionnelle, pour éviter qu’elle ne serve un jour de variable d’ajustement." En complément des concertations directes entre les futures régions, la Fill se réunira en congrès le 3 décembre à Paris pour travailler sur l’évolution de la chaîne du livre et sur le besoin de dialogue interprofessionnel. Le débat reste ouvert.

Editeurs et libraires s’organisent

En attendant de connaître la couleur politique des nouvelles grandes régions, les associations régionales professionnelles se préparent à opérer sur des territoires plus étendus.

Photo DOMINIQUE BOLL

La réforme territoriale est plus simple à gérer pour les associations professionnelles régionales que pour lesCRL, mais elle ne les préserve pas de toute incertitude. Majoritairement financées par les régions, elles sont tributaires du résultat des élections. Dans le sud de la France, la création il y a deux mois de l’association des Editeurs Languedoc-Roussillon Midi-Pyrénées (ELRMP, mais le sigle est provisoire), héritière de l’association languedocienne tandis qu’il n’existait pas de structure en Midi-Pyrénées, répond ainsi au besoin de défendre des intérêts potentiellement menacés.

"La fusion est anxiogène pour les éditeurs, admet Charles-Henri Lavielle, président de l’ELRMP. Nous n’avons aucune visibilité sur les conséquences que ne manquera pas d’avoir la concurrence acharnée que se livrent les élus pour assurer la prééminence d’une région sur l’autre." Le cofondateur des éditions Anacharsis s’inquiète de la pérennité de manifestations comme La Comédie du livre (Montpellier) ou Voix vives de Méditerranée (Sète), essentiellement financées par la Région, et redoute une "hypercentralisation" de la politique du livre. "Nous nous sommes constitués en association pour agir en tant que partenaire des institutions, faire connaître les besoins de la profession et réfléchir à la répartition des événements sur l’ensemble du territoire, lance-t-il. Il y a une concurrence effarante entre les agents, dont la volonté est de réduire les coûts, au détriment de l’intérêt général."

Dans les autres régions, des rapprochements sont aussi en cours. En juin, l’Association des libraires de Basse-Normandie a modifié ses statuts pour s’appeler Libraires en Normandie. L’Association des éditeurs du Nord et du Pas-de-Calais a revu ses statuts le 19 octobre afin d’intégrer le territoire picard, qui ne disposait pas d’association en propre. "Nous changerons de nom quand celui de la Région sera connu, en accord avec les Picards qui nous rejoindront", confie le président Eric Lebrun, qui affirme sa volonté de continuer à mettre l’accent sur la formation des éditeurs indépendants et sur leur visibilité dans les salons. La fusion a également été l’occasion de se rapprocher de Libr’aire, l’association des libraires du Nord-Pas-de-Calais, qui prévoit elle aussi de s’étendre dès 2016 à la Picardie. Dans le cadre de la nouvelle Région, les deux entités produisent un annuaire tête-bêche des éditeurs et des libraires.

Les rapprochements sont parfois moins avancés. En Rhône-Alpes et en Auvergne, les associations de libraires ont commencé à échanger leurs bonnes pratiques comme la géolocalisation des librairies, mais elles sont encore loin d’une fusion. Essentiellement en raison des différences de politique du livre sur leur territoire respectif.

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