Longtemps relégués au fond de la « bulle du Nouveau Monde » lors du Festival international de la bande dessinée, les auteurs autoédités et les petites maisons d’édition ont trouvé cette année à Angoulême une visibilité inédite. Après l’annulation du FIBD, le Grand Off, événement alternatif, a rebattu les cartes : sans grands éditeurs, avec une entrée gratuite pour le public, et surtout avec un village des éditeurs installé dans les Chais Magelis, en ville basse.
Un espace rendu possible par la création, en décembre 2025, de l’association Les Colocs de la BD, qui a monté l’événement en un temps record. « On a été porteurs volontaires de ce projet. On s’est occupé de tout, en moins d’un mois et demi. C’est un travail collectif, épuisant », explique Anthony Dugenest, auteur, éditeur et fondateur de l’association. Résultat : 82 stands exposants, entre 150 et 200 auteurs en dédicace, et une rémunération garantie pour les auteurs, « tous payés à la hauteur Sofia, soit 257 euros sur l’événement ».
Anthony Dugenest fondateur des colocs de la BD dans l'allée centrale du village des éditeurs- Photo LOUISE AGEORGESPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Contactés au compte-goutte sur les réseaux sociaux pour certains, croisés en festival pour d’autres, à BD Boum à Blois pour les éditions Rouquemoute, ou à SoBD à Paris pour les éditions du Blouson Noir, tous ont dû s’organiser dans la précipitation, mais sans le moindre regret.
Une réponse à l’invisibilisation des indépendants
Pour de nombreux exposants, le Grand Off agit comme le révélateur d’un malaise ancien. « Le festival invisibilisait les éditeurs et auteurs indépendants, et c’était encore pire pour les locaux », estime Anthony Dugenest, qui plaide pour un modèle plus mixte : « Séparer les gros et les petits, c’est un problème. Il faut les mélanger, comme à Saint-Malo. »
Le collectif Le salon de thé de la bd indépendante derrière son stand sur l'allée des indés- Photo LOUISE AGEORGESPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Du côté des collectifs autoédités, le sentiment est partagé. Le Salon de thé de la BD indépendante, raconte avoir été mis en difficulté par l’annulation du FIBD : « On avait déjà avancé 1 500 euros pour un stand, on n’a toujours pas été remboursées. Voir Franck Bondoux se plaindre en conférence de presse, ça nous a fait bien rire : les vraies victimes, c’est nous. » Grâce au Grand Off, le collectif a finalement obtenu un espace gratuit. « L’argent qu’on va se faire ici va peut-être nous permettre de rembourser nos frais. On espère surtout que la confiance accordée aux petits acteurs durera. »
Plus d’espace, moins de pression financière
Dans les Chais Magelis, le changement est aussi physique. « D’habitude, on est au fond de la bulle des indés, avec un mètre de table », souligne le collectif Pâquerette, qui reconnaît toutefois, tout comme Coven Tails, avoir bénéficié jusqu’ici au FIBD d’une position privilégiée en tant que membre du pôle Magelis. La structure, créée pour soutenir et promouvoir les productions artistiques angoumoisines, offrait aux indépendants locaux un emplacement dans la bulle du Nouveau Monde.
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Même constat chez Bérangère Orieux, des éditions Ici Même : « Ce qui est appréciable cette année, c’est qu’on n’a pas la pression financière habituelle. Les stands sont gratuits, plus confortables, et l’ambiance est très agréable. » Habituées à être « les plus petits de la bande », les éditions Ici Même se retrouvent même en position centrale. « Là, on est parmi les plus gros. Et en termes de ventes, je suis à l’avenant d’un jeudi ou vendredi au Nouveau Monde, ce qui m’a moi-même étonnée », confie l’éditrice.
L’autoédition enfin reconnue
Pour les auteurs autoédités, le déplacement est autant symbolique que pratique. « On a l’habitude de passer à la trappe dans les salons », raconte Cherine Machado (Biloba Studio). « Là, ils ont vraiment regardé nos projets avant de nous donner une place. Ce n’était pas juste pour remplir la salle. Ça fait du bien de sentir que notre travail est reconnu. » Elle évoque même un sentiment d’aboutissement : « Venir exposer à Angoulême, pour moi qui n’ai pas fait d'école d’art, c’est énorme. »
Dahu derrière son stand dans l'allée des indés- Photo LOUISE AGEORGESPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Même enthousiasme chez Dahu, jeune autrice autoéditée : « Je ne me sentais pas légitime avant. Là, ça ouvre des possibilités pour des gens qui commencent. »
Revenir à l’essence du festival
Pour plusieurs éditeurs, le Grand Off marque un retour à « l’essence » d’Angoulême. « On est revenus à une rencontre entre des gens qui lisent et des gens qui produisent des livres », analyse Frédéric Lardoux, des éditions Daviken. « Moins industriel, moins productiviste. Les artistes ont été remis au centre. »
Frédéric Lardoux des éditions Daviken derrière son stand sur l'allée des indés- Photo LOUISE AGEORGESPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Un avis partagé par Emmanuel Bouteille, fondateur d’Akileos : « Sans les gros éditeurs, on est forcément plus en valeur. Les gens prennent le temps de discuter. Un festival doit évoluer, et celui-ci était devenu trop cher, pour le public comme pour les éditeurs. »
Et après ?
Reste la question de l’avenir. Beaucoup saluent l’exploit organisationnel, mais appellent à tirer des leçons pour la suite. « Il faut prendre ce qui a été fait de bon et mettre des garde-fous, insiste Frédéric Lardoux. Faire participer auteurs et autrices à l’organisation. Un festival, ça doit être une grande famille. »
Anthony Dugenest l’espère aussi : « Le Grand Off montre que même sans le FIBD, les créateurs peuvent faire quelque chose. J’espère que le futur prendra ce qui a été fait ici comme une pierre angulaire pour construire le festival de demain. » Ce dernier déplore en revanche s’être vu refuser l’intégration à l’ADBDA, car non syndiqué.




