À quelques semaines de son ouverture, la Foire du livre de Bruxelles se retrouve au cœur d’une controverse politique. Les organisateurs de la 55ᵉ édition, prévue du 26 au 29 mars, ont décidé de ne pas autoriser la présence du Centre Jean Gol, think tank lié au Mouvement réformateur (MR). Cette décision, annoncée le 2 mars, a provoqué de vives réactions dans le paysage politique belge.
Une décision motivée par des questions de sécurité
« Le Centre Jean Gol est présent à la Foire depuis une vingtaine d’années et cela s’est toujours bien passé », explique Tanguy Roosen, président de la Foire du livre de Bruxelles interrogé par Livres Hebdo. Mais, selon lui, la situation a évolué ces deux dernières années.
Des tensions liées à certains débats organisés par le think tank du parti de centre droit ont donné lieu à des manifestations et à une forte présence policière lors de plusieurs événements publics en Belgique francophone. Lors de l’édition précédente, les murs du site de Tour & Taxis avaient également été tagués avec des messages visant le centre et son président.
Les murs du site de Tour & Taxis avaient également été tagués avec des messages visant le centre Jean Gol en 2025- Photo BE CULTUREPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Pour les organisateurs, le risque était difficilement gérable dans le cadre d’un événement de grande ampleur. « Notre foire dure quatre jours, accueille 85 000 visiteurs, des élèves, des enfants et plusieurs centaines d’exposants. On s’est dit qu’on ne pouvait plus organiser leur présence sans mobiliser un dispositif de sécurité très important, qui aurait été à notre charge », explique-t-il.
La liberté d’expression au cœur du débat
La direction de la Foire insiste toutefois sur le fait que sa décision ne constitue pas une remise en cause de la liberté d’expression.
« Le pluralisme fait partie de notre ADN et cela restera vrai, souligne Tanguy Roosen. Dans le même temps, le cadre légal prévoit que la liberté d’expression doit, dans certaines circonstances, s’articuler avec d’autres principes, notamment celui de la sécurité publique. »
Le président de la Foire estime que la question dépasse ce cas précis. « Le principe de liberté d’expression doit parfois souffrir de réaménagements pour permettre qu’elle puisse s’exercer tout en garantissant la sécurité des personnes », explique-t-il.
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Il assure également que plusieurs solutions alternatives ont été proposées au Centre Jean Gol, notamment l’organisation d’une conférence à un autre moment que pendant la Foire ou la possibilité d’intervenir à des moments précis de l’événement afin de limiter les contraintes de sécurité.
Le MR dénonce une « censure politique »
Du côté du Mouvement réformateur, la décision est vivement contestée. Son président, Georges-Louis Bouchez, y voit une atteinte grave au débat démocratique.
Dans un communiqué, il dénonce « un acte de censure politique d’une gravité sans précédent ». Il affirme également que « c’est la première fois qu’une Foire du Livre, qui doit normalement prôner la liberté d’expression et la diversité des opinions, décide de faire un choix purement politique, d’exclure certaines idées, certains livres. Aujourd’hui, cette censure se marque par l’invisibilisation : ce qui n’est pas vu n’existe pas ». Selon lui, « toutes les opinions, pour autant qu’elles respectent la loi, ont le droit de pouvoir s’exprimer ».
Le président du MR a annoncé plusieurs actions pour contester la décision : des démarches politiques, une pétition et des recours devant la justice ainsi que devant la Commission du pacte culturel. Il souligne également que la Foire bénéficie de financements publics et estime qu’elle devrait, à ce titre, garantir un véritable pluralisme.
Un parti central dans la politique belge
Le Mouvement réformateur occupe aujourd’hui une place importante dans la vie politique belge. Arrivé en tête parmi les partis francophones lors des élections de 2024, il dirige notamment la Wallonie et la région de Bruxelles-Capitale et participe au gouvernement fédéral.
Traditionnellement classé au centre droit, le parti est toutefois considéré par certains observateurs comme s’étant déplacé vers la droite ces dernières années, sous l’influence de son président Georges-Louis Bouchez. Élu en 2019 et reconduit en 2024, celui-ci est décrit par le journal Le Monde comme « un admirateur déclaré de Nicolas Sarkozy, dénonce le wokisme, affiche un soutien inconditionnel à la sécurité d’Israël et s’en prend régulièrement aux journalistes du service public francophone de radio-télévision ». Sa personnalité très clivante a parfois suscité des protestations lors de ses apparitions publiques, notamment à Liège et à Bruxelles.
Vers une issue judiciaire ?
Le conflit pourrait désormais se poursuivre sur le terrain judiciaire. Le Centre Jean Gol a assigné les organisateurs de la Foire devant le tribunal de première instance de Bruxelles. Une audience en référé doit avoir lieu prochainement. Parallèlement, une réunion de concertation doit rassembler ce lundi les différentes parties concernées, dont la police, les autorités publiques, les sociétés de sécurité et les responsables de la Foire.
Malgré la tension actuelle, Tanguy Roosen se dit confiant dans la possibilité d’une solution. « Notre objectif est de les accueillir », affirme-t-il. « Si chacun contribue à rendre cela possible, je ne vois pas pourquoi on n’y arriverait pas. » L’incident pousse toutefois les organisateurs à réfléchir à l’avenir. « Nous accueillons environ 1 200 auteurs pour des rencontres. Cet épisode nous amène à réfléchir à des procédures qui permettront de mieux gérer à l’avenir des crises ou des menaces visant des exposants », conclut-il.

