Livres Hebdo : Comment est né le projet du Grand Off ?
Gérard Desaphy : Il est né dans un contexte de crise, dès l’annonce de l’arrêt du festival, après la signature du manifeste de 285 signataires et le boycott annoncé par les auteurs, autrices et éditeurs. Nous avons appris la situation lors du Salon des maires à Paris. Dès notre retour à Angoulême, mi-novembre, nous avons organisé une réunion avec les auteurs et autrices. On a invité tous les auteurs et les autrices locaux et cela a donné lieu à une réunion assez étonnante : il y avait à la fois une forte solidarité autour du boycott et, en même temps, une envie très claire que quelque chose existe malgré tout. L’idée s’est rapidement imposée : Angoulême est la capitale mondiale de la bande dessinée, il fallait agir.
Pendant deux mois, un cycle de réunions s’est mis en place. Les élus ont volontairement adopté une posture d’accompagnement, sans ingérence artistique. Nous avons reçu 118 projets, avec une attention particulière portée à la jeunesse. Un collège d’experts, auteurs, éditeurs, représentants de la Cité internationale de la BD, a étudié les propositions. Au final, 90 projets ont été retenus.
Quelle a été la part d’investissement de la ville et de l’agglomération dans cet événement ?
Très vite, le besoin d’un régisseur s’est imposé. Les services de la Ville et de l’Agglomération étaient déjà fortement mobilisés. Nous avons donc recruté un régisseur dédié, Alexandre Autexier, afin de coordonner l’ensemble des projets. Bon, lorsque les collectifs l'ont vu arriver, ils ont tout de suite montré une certaine réticence, craignant une implication trop importante de la mairie dans l'organisation. Finalement ils se sont vite rendu compte que sans le régisseur, sans l'aide de la mairie, les choses allaient être bien plus compliquées. Notre rôle est majeur dans la valorisation de l’évènement, dans la mise à disposition du matériel, dans l'occupation du domaine public, et ce quelle que soit la manifestation.
Si le travail des collectifs a été central et indispensable, Le Grand Off a été rendu possible également grâce à une mobilisation collective de tous les partenaires publics : Ville, Agglomération, Département, Région et État. La Ville a soutenu les collectifs d'auteurs et d'éditeurs, le Département a financé notamment le dôme de l’Hôtel de Ville, la Région et l’État ont accompagné la Cité internationale de la BD, le CNL a soutenu les libraires, et la Ville a complété leur financement jusqu’à 80 %. Au total, l’aide publique avoisine 1,2 million d’euros, financée avec les budgets habituellement consacrés au festival. Tous n'ont pas distribué la totalité des subventions, mais pour ce qui est de la ville nous avons en partie dépassé l'enveloppe. On a pratiquement atteint les 600 000 euros d'aide contre 540 000 euros habituellement.
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Malgré quelques ajustements nécessaires, notamment en matière de communication ou d’organisation, un cadre commun a été posé : mêmes conditions pour tous, attention portée aux violences et harcèlements sexistes et sexuels, référents identifiés. Cela a été un véritable travail collectif.
Comment concevez-vous l’avenir du festival ?
L’une de nos priorités est de conserver cet engouement et de valoriser ces initiatives locales. Le nouveau cahier des charges, rédigé par l’ADBDA intègre également cette ambition. Plusieurs opérateurs se sont déjà positionnés et nous serons particulièrement vigilants à ce que ces engagements soient respectés. Aujourd'hui notre objectif est clair : sécuriser durablement une grande manifestation mondiale de bande dessinée à Angoulême. Cette dimension internationale est essentielle. C’est elle qui a forgé la réputation d’Angoulême et permis son intégration au réseau des Villes créatives de l’Unesco. Nous voulons préserver cette attractivité tout en tenant compte des revendications exprimées par la profession, qui ont été intégrées au nouveau cahier des charges.
Pour ce qui est de 9e Art+ et la plainte déposée avec l'association du FIBD contre l'ADBDA, la situation se règle désormais sur le plan juridique, entre avocats. Tous les partenaires publics, de l’État à la Ville, sont unis et alignés depuis le début de la procédure et contrairement à ce qu’a dit Franck Bondoux (ndlr : délégué général du Festival International de la BD d’Angoulême et patron de 9e Art+), il ne nous a jamais écrit.
Quel bilan dressez-vous de ces premiers jours ?
Ce que le Grand Off a démontré, c’est la capacité incroyable des collectifs à produire, en seulement deux mois, un événement de grande ampleur. Voir tous ces gens qui se sont saignés de fatigue en deux mois, vraiment je leur tire mon chapeau, ils ont fait un travail extraordinaire. En deux jours, près de 25 000 personnes ont participé, 150 classes étaient présentes. C’est un signal très positif pour l’avenir.
Les acteurs du territoire ont su dépasser les tensions et les contextes politiques pour partager une ambition commune : un festival au service d’Angoulême, de ses habitants et de la bande dessinée.
