Roman/France 5 mars Emmanuelle Pol

« Ma paranoïa augmente. Non seulement je me sens observée, mais je [le] reconnais partout. Dans le clochard qui crève sous un porche. Dans l'automobiliste qui insulte un cycliste. Dans le sourire dément d'un dictateur. Dans chaque gros titre, chaque fait divers, chaque ouragan. Dans chaque femme battue, chaque enfant violé, chaque homme humilié (...) Il a mis la main sur le monde, [il] nous tient ».

Il, c'est lui. L'amant de l'héroïne du Prince de ce monde, le quatrième roman de l'auteure belge Emmanuelle Pol. Un homme étrange, mystérieux, ni beau ni laid, dont l'intensité et la violence finissent par convaincre sa maîtresse, pourtant guère disposée à ce genre d'élucubrations (bourgeoise mariée à un homme sans histoire, couple libre et complice, boulot de convenance, un enfant, une adolescente, jolie comme un cœur et torturée comme on l'est à cet âge) qu'il est comme la fascinante et atroce incarnation du mal. C'est-à-dire le Diable en personne, le Malin. Plus les jours passent et de s'accroître l'emprise que cet homme a sur elle, plus elle s'en convainc et s'éloigne peu à peu, dans une société à feu et à sang, de ce que les autres persistent à appeler le réel. Les choses iront jusqu'à leur terme, jusqu'à l'extrême confusion, des esprits autant que de l'être au monde. Qui fait l'ange, qui fait la bête, dans cette curieuse histoire ?

Emmanuelle Pol n'avait plus publié de livre depuis cinq ans et son Prix des âmes (Finitude). Profondément marquée par les attentats de Bruxelles, sa ville, en 2016, elle avoue s'être posée la question de la poursuite de l'écriture, de son éventuelle vanité. Elle y répond avec ce livre, cette fable morale, qui pose en termes romanesques la question du mal et marque donc une inflexion notable dans son travail. Pourtant, ses lecteurs y retrouveront ce qui au fond la fonde : le travail sur le corps, son écriture et son impossibilité. Cela aurait pu être un essai, c'est un roman où elle se fait avec maestria la marionnettiste de ses personnages. Enfin, comment ne pas noter combien cela s'inscrit aussi dans une problématique littéraire très contemporaine autour des femmes, de l'emprise, de leur éventuelle diabolisation comme dans le très beau et récent récit d'Isabelle Sorente, Le Complexe de la sorcière (JC Lattès). De la vérité, nul n'est sûr ; du mal (mâle ?) en revanche...

Emmanuelle Pol
Le prince de ce monde
Finitude
Tirage: 3 500 ex.
Prix: 17 euros ; 192 p.
ISBN: 9782363391285

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