Débat

L'affaire Matzneff et les bibliothécaires

Gabriel Matzneff en 2013 à Paris - Photo OLIVIER DION.

L'affaire Matzneff et les bibliothécaires

Une bibliothèque doit-elle tout rendre disponible ? Les accusations de pédophilie visant l'écrivain Gabriel Matzneff ont relancé les réflexions des bibliothécaires sur leur mission et sa mise en œuvre. _ par Fanny Guyomard

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Créé le 13.03.2020 à 00h00,
Mis à jour le 12.10.2020 à 11h47

Que faire, en bibliothèque, de l'œuvre autobiographique d'un homme soupçonné de viol ? Lorsque, le 3 janvier dernier, le parquet de Paris a ouvert une enquête sur Gabriel Matzneff, auteur de romans et de journaux dans lesquels il raconte ses liaisons avec des mineurs, la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), la plus grande bibliothèque publique de l'espace francophone nord-américain, a aussitôt retiré de ses collections les livres controversés. Elle a été suivie par le réseau des 45 bibliothèques de Montréal. Procédure exceptionnelle : habituellement, chaque arrondissement décide lui-même de retirer ou non un document. « Aucun autre ouvrage de notre collection n'a un accès restreint si l'on excepte l'habituelle distinction entre les collections jeunesse et adulte », précise Anik de Repentigny, chargée de communication de la Ville. Cependant, à la suite de cette décision temporaire, un comité doit encore plancher sur la question et statuer définitivement en choisissant entre trois options : retirer le journal du prêt, le garder en y joignant un avertissement, ou le laisser en circulation.

La Grande Bibliothèque de Montréal a retiré de ses collections les journaux de Gabriel Matzneff. - Photo CC BY-SA 3.0

Accès hiérarchisé

En France, les réactions ont été plus diverses. A Pont-Sainte-Maxence (Oise, 12 000 habitants), la question a été vite réglée par le maire, qui a demandé à la bibliothèque municipale d'ôter du prêt tous les ouvrages de l'écrivain, fiction ou pas, pour éviter que « des écrits relatant des actes pédophiles » ne se retrouvent entre les mains du public, rapporte la responsable, Christine Dussart. Mais ce type d'intervention, déjà vue par le passé dans des municipalités Front national, irrite les bibliothécaires. Sur un forum de la profession, l'un d'entre eux s'inquiète du risque de voir les collections changer à chaque élection.

Respecter la loi

Dans les bibliothèques de Lyon, le choix a été moins radical : les trois exemplaires présents dans les rayons ont rejoint la soixantaine de volumes de Gabriel Matzneff disponibles dans la bibliothèque centrale. Soustraits à la vue, mais toujours empruntables. « Si quelqu'un veut accéder à l'ouvrage, ce sera un public averti qui fera une démarche volontariste, en toute connaissance de cause », justifie Gilles Eboli, directeur de la Bibliothèque municipale de la métropole, qui estime que la bibliothèque a joué son rôle d'accès au savoir, suivant un accès hiérarchisé. La mesure touche l'auteur globalement, sans faire de distinction dans son œuvre entre fiction et non fiction.

Les bibliothécaires sont cependant loin d'être unanimes sur la démarche à appliquer, comme le reflètent les débats qui les traversent sur les réseaux sociaux. Le code de déontologie de l'Association des bibliothécaires de France (ABF) donne des repères généraux. Il conseille de ne pratiquer aucune censure, de faciliter la libre circulation de l'information et de garantir le pluralisme afin d' « offrir aux usagers l'ensemble des documents nécessaires à sa compréhension autonome des débats publics, de l'actualité, des grandes questions historiques et philosophiques ». Dans ce cas, les ouvrages de Gabriel Matzneff permettent d'éclairer la question du « consentement », relancée par l'actualité de l'ouvrage du même nom de Vanessa Springora (Grasset), qui a eu des rapports sexuels avec l'écrivain alors qu'elle n'avait pas quinze ans. Paru le 2 janvier, il compte déjà plusieurs dizaines de milliers de lecteurs et a conduit la justice française à ouvrir une enquête pour identifier d'autres victimes. « Je trouve normal que des lecteurs aient envie de se renseigner sur un livre dont on parle en ce moment et de se faire leur propre opinion. Les bibliothèques sont là pour ça », estime Agnès Marcetteau, directrice de la Bibliothèque municipale de Nantes, où tous les exemplaires des journaux de Gabriel Matzneff sont actuellement empruntés, sauf un en réparation.

Le code de déontologie de l'ABF ajoute cependant que les collections doivent appliquer la loi, donc ne pas promouvoir la pédocriminalité même si, ajoute l'ABF, la bibliothèque ne doit ne pas se substituer à la justice. Or si la justice française soupçonne l'auteur de viols sur mineur, elle ne l'a pas condamné - les faits relatés par Vanessa Springora sont prescrits, et le jugement pour « apologie » de la pédophilie qui aura lieu en septembre 2021 concerne uniquement les propos tenus par l'écrivain dans les médias. « Aucune décision administrative ou judiciaire ne conduit aujourd'hui à supprimer les ouvrages de Gabriel Matzneff du réseau de diffusion public », tranche Claire Germain, directrice des affaires culturelles de la Ville de Paris, même si « lire certains passages de Matzneff et rester neutre, c'est nier son bon sens humain », estime une bibliothécaire de Nouvelle-Aquitaine.

Opinions personnelles

Au début des années 1980 cependant, des bibliothèques avaient devancé la loi, jugée imparfaite et lente, en retirant de leurs catalogues Suicide, mode d'emploi, de Claude Guillon et Yves Le Bonniec (Alain Moreau, 1982) avant que l'ouvrage ne soit légalement interdit plus de dix ans après sa parution. Ce n'est donc pas la première fois que des bibliothèques appliquent un principe de précaution. Néanmoins, recadre le code de l'ABF, le bibliothécaire ne doit pas laisser interférer ses opinions personnelles.

Le risque, s'inquiète une autre « bibliothécaire désabusée », est de franchir une « ligne rouge » : « Quand retirons-nous Nabokov, Céline, pourquoi pas Hugo pour ses prises de position sur le colonialisme ? », interpelle celle qui se donne comme devoir de mettre à disposition tous les ouvrages et de laisser le lecteur juger par lui-même. A la bibliothèque municipale d'Agde (Hérault), le seuil à ne pas franchir concerne les fake news : « Si on doit représenter toutes les opinions, ne serait-ce déjà que pour garder notre public, cela ne nous autorise pas non plus à faire n'importe quoi et à mettre sur le même plan des théories erronées ou pseudo-scientifiques, et des hypothèses argumentées avec méthode. Nous avons ainsi supprimé l'astrologie et l'homéopathie de nos collections. Le développement personnel, c'est le chantier actuel », expose un responsable, Eric Druart. Bannis également des collections, « pour limiter les problèmes », les livres d'hommes ou de femmes politiques en activité.

Le cas Sade

Les bibliothèques peuvent aussi choisir de faire la différence entre fiction et non fiction, comme à Toulouse, Nantes ou Montréal où les romans de Gabriel Matzneff seront conservés quelle que soit la décision du comité sur ses journaux. Si sa fiction peut mettre en scène la violence, c'est aussi le cas d'une bonne partie de la littérature... laquelle peut prétendre vouloir guérir le mal par le mal. Difficile, disent enfin beaucoup de bibliothécaires, de condamner l'homme ou la femme derrière ses écrits. « Sinon, il va falloir interdire beaucoup de monde ! », s'exclame l'un d'entre eux. En France, l'œuvre de Sade est restée censurée jusqu'au procès gagné en 1957 par les éditions Jean-Jacques Pauvert. Le Divin Marquis a ensuite été porté aux nues lorsqu'il est entré, en 1990, dans la « Bibliothèque de la Pléiade ».

Trois manières de gérer les controverses

Pour réagir à des polémiques du type de celle déclenchée par l'affaire Matzneff, les bibliothécaires développent trois types de démarches.

1. Contextualiser

A Toulouse, la fiche numérique de Gabriel Matzneff est automatiquement accompagnée de liens vers des émissions de France Culture qui parlent de l'affaire. A Nantes, les livres controversés de l'écrivain ne sont empruntables qu'à partir du catalogue numérique et sont accompagnés d'une note signalant que l'ouvrage a été retiré de la vente par son éditeur après la publication du Consentement, de Vanessa Springora, dénonçant ses pratiques pédophiles.

2. Débattre

Lieu de ressources, la bibliothèque est aussi lieu de débats, comme à Rouen où une rencontre avec les lecteurs questionnera les limites de la liberté d'expression dans la littérature, et notamment la différence entre l'accès aux sites pédophiles clairement interdits et l'accès à des livres en faisant l'apologie.

3. Avertir

A la Canopée des Halles, un lecteur a proposé de mettre une gommette sur les ouvrages « violents ». Mais difficile de définir les limites du terme, sans parler de la logistique que cela implique, remarque une bibliothécaire. A la place, son avis a été reporté sur un marque-page où les lecteurs sont invités à s'exprimer.

Fanny G

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