Par le 23.11.2018 à 19h00

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La BD, ses personnages, la sexualité et la censure

La sexualité en bande dessinée est une matière inflammable. Surtout quand les auteurs jouent avec le feu.

Bernard Joubert, personnage érudit et un peu paranoïaque, poursuit un travail de moine trappiste (d’où, sans doute une forme d’intégrisme…) qu’il faut saluer, consacré à la littérature et à la bande dessinée censurée, interdite ou clandestine.
Notre homme de bois ou des cavernes est l’auteur notamment d’Images interditesHistoires de censure, Chez les censeurs et du monumental Dictionnaire des livres et journaux interdits.

Son Panorama de la bande dessinée érotique clandestine (Dynamite) arrive en librairie, alors que le milieu du livre vient de connaître de la polémique Petit Paul, l’album de Bastien Vivès, qui arrive après Les Melons de la colère et Décharge mentale signés par le même auteur.

Salubrité variable

Bernard Joubert raconte le temps où « produire un livre comme celui que vous avez en mains, c'était risquer à coup sûr une condamnation judiciaire, possiblement la prison. Il fallait dessiner dans l'anonymat, éditer en se cachant, vendre sous le manteau... et lire avec honte !  Une époque où Popeye n'avait pas le droit de bander... où Hitler ne pouvait être sodomisé... où les amants s'embrassaient mais jamais ne jouissaient... C'était la Prohibition, la IVe République... »
 

Rappelons toutefois que l’article 227-23 du Nouveau Code pénal prévoit à présent que : « Le fait, en vue de sa diffusion, de fixer, d’enregistrer ou de transmettre l’image d’un mineur lorsque cette image présente un caractère pornographique est puni de cinq ans d’emprisonnement et de soixante-quinze mille euros d’amende.
Le fait d'offrir, de rendre disponible ou de diffuser une telle image ou représentation, par quelque moyen que ce soit, de l'importer ou de l'exporter, de la faire importer ou de la faire exporter, est puni des mêmes peines.
Les peines sont portées à sept ans d'emprisonnement et à 100 000 Euros d'amende lorsqu'il a été utilisé, pour la diffusion de l'image ou de la représentation du mineur à destination d'un public non déterminé, un réseau de communications électroniques.
La tentative des délits prévus aux alinéas précédents est punie des mêmes peines.
Le fait de consulter habituellement un service de communication au public en ligne mettant à disposition une telle image ou représentation ou de détenir une telle image ou représentation par quelque moyen que ce soit est puni de deux ans d'emprisonnement et 30000 euros d'amende.
Les infractions prévues au présent article sont punies de dix ans d'emprisonnement et de 500 000 Euros d'amende lorsqu'elles sont commises en bande organisée. 
»
 
Cette disposition avait à l’origine vocation à viser les pédophiles. Mais elle avait été utilisée, pour poursuivre éditeurs et lieux de culture. Les commissaires de l’exposition Présumés innocentsproposée au CAPC de Bordeaux avaient ainsi été mis en examen en particulier sur ce fondement après avoir proposé des images d’enfants nus conçues par els plus grands artistes contemporains.

Depuis quelques années, un alinéa supplémentaire dispose que « les dispositions du présent article sont également applicables aux images pornographiques d'une personne dont l'aspect physique est celui d'un mineur, sauf s'il est établi que cette personne était âgée de dix-huit ans au jour de la fixation ou de l'enregistrement de son image. »

Scandales

Au diable donc, les images chères à Lewis Caroll ou Hans Bellmer que conservent certains collectionneurs ou musées ! Les photographies de l’auteur d’Alice au pays des Merveilles sont peu connues. C’est dommage et j’en ai reproduit une dans la nouvelle édition de mes Cent images qui ont fait scandale (Hoëbeke). Parfois, les poses que l’écrivain fait prendre à ses jeunes modèles ont un je ne sais quoi d’artificiel, de forcé, mais ce côté factice participe du charme et ajoute encore à l’ambiguïté. Quelquefois, elles dorment ou font semblant, boudent, l’une joue du violon, d’autres paraissent intimidées, fixent l’objectifs l’air vaguement provocateur, sont déguisées, portent une couronne de princesse ou sont vêtues de haillons, tiennent un livre sur leurs genoux…

La polémique au centre de laquelle se trouve Lewis Carroll existe depuis qu’il commence d’entretenir avec ses amies enfants des relations épistolaires. Ses photographies ne constituent dans cette controverse qu’une pièce du dossier, même si ce n’est pas la plus anodine. Et les indices dont on dispose n’incitent pas à balayer d’un revers de main les questions embarrassantes dont l’écrivain est la cible à partir du début des années 1860, date de ses premières missives. Célibataire, timide, peu sûr de lui, et surtout, épileptique, alors considéré comme une maladie mentale. À l’époque, ces caractéristiques font peser sur le personnage une suspicion, une perplexité qui, si elles ne s’expriment que de manière feutrée (l’Angleterre victorienne abhorre le scandale), valent à Lewis Carroll la sourde méfiance de ses semblables.

"Si j’osais, je me passerais de costumes"

En 1880, il renonce absolument à la photographie sans jamais s’expliquer sur les motifs de cette brusque rupture avec une technique qui le passionnait depuis que son oncle l’y avait initié en 1855, dans la maison familiale. Peu de temps avant de mourir, il détruit une partie de ses tirages ; et une fois mort, on sait que sa famille a occulté des passages de son journal. Toutefois, une partie de la correspondance de l’écrivain et des pages de son journal ayant survécu à la censure familiale fournissent des indications précieuses sur ces clichés détruits (on parle de trois mille photographies, dont mille seulement auraient subsisté).

Dans une lettre à l’une de ses amies : « Si j’osais, je me passerais de costumes. Les enfants nues sont si parfaitement pures et charmantes. » Il a fini par oser. Il note dans son journal : « Mrs L. m’a amené Béatrice. J’ai fait une photo d’elle avec sa fille et toute une série de Béatrice seule, sans habilement [sic]. » Plus loin : « Elles étaient tout à fait disposer à se déshabiller et semblaient même être ravies de pouvoir marcher en tenue d’Ève. Quel privilège d’avoir de tels modèles à photographier ! Très charmantes de visages, très jolies de corps aussi. » Au cours de l’été 1879, peu de temps après avoir passé le pas du nu, Lewis Carroll mitraille ses amies enfants dans un costume « réduit à rien ». Puis en 1880, il arrête tout, détruit, fait détruire après sa mort ou expédier les clichés à celles qui ont accepté de poser pour lui. Aucune de ces images ne nous est parvenue. Hélas ! est-on tenté de penser. Celles qui demeurent sont cependant assez équivoques – aux yeux des mentalités contemporaines peut-être encore plus qu’à ceux de l’époque – pour émouvoir les émotifs et donner aux psychanalystes matière à conjectures, comme un portrait d’Alice Liddell en petite mendiante aguicheuse, la fillette qui inspira à Lewis Carroll le personnage d’Alice.

Soulignons encore que la Cour de cassation assimile depuis 2007 les personnages imaginaires à de vrais enfants. Les lolicons sont dans le viseur !

La confusion judiciaire de ces dernières années ne peut qu’empirer, brandissant un souci légitime de protection de la jeunesse qui s’abat sans discernement sur la création et la culture.
 
 

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