Roman/France 16 janvier Julien Thèves

Le narrateur, qui commence par dire « je », avant de s'englober dans un « on » plus collectif, et de finir dans un « nous » sous-entendant une idée d'appartenance, d'intégration, est « monté » à Paris de sa côte atlantique natale en 1989, alors que la Ville célébrait la Révolution française, sa révolution. Il était élève en classe prépa à Henri IV, interne, et, tout en savourant le bonheur de vivre au Quartier latin, se traînait un sacré taedium vitae. Il en a guéri ensuite, sur le campus de Saclay où on l'a « exilé », à Montreuil déjà un peu bobo où habitait sa tante, et puis dans les cafés où il coudoyait ces « vrais Parisiens » qu'il admirait et enviait tant. Sinon, tout en ayant une copine, il devient « petit à petit un gay, un pédé », et ça lui plaît bien. C'est le temps du Minitel rose, du Palace, du Quetzal, de Marc, son premier amoureux. « On est jeunes, on est pauvres, on est sexy ». Quant à l'avenir, on verra plus tard.

Après les grandes grèves, un séjour d'un an à l'étranger, c'est enfin, en 1997, le premier appartement personnel, dans le « mauvais XIe », vers Belleville, pas encore gentrifié. Les garçons défilent, on fait la fête, et des petits boulots free lance pour payer les entrées du Palace, des Bains, du Queen, les brunchs au Café Beaubourg tout neuf. Apparaît le portable, « on est précaires et branchés ». On s'éclate sur de l'électro, on picole, on se déchire à l'ecstasy. Puis viennent les années fric, le porno gay, les saunas. Les amis s'embourgeoisent : Cécile travaille dans le cinéma, elle est en couple avec Mathieu, ils veulent acheter un appart, investir dans la pierre.

Lui, le narrateur, « cherche l'amour », observe son copain écrivain, Abdallah, et rêve de se lancer à son tour dans l'écriture. La période est de plus en plus précaire. Il a 30 ans, perd ses premiers cheveux. Et puis, en 2003, rencontre Fabrice, « le poète », son amoureux, enfin. Il voyage, en viendrait presque à oublier la défaite de Ségolène Royal à la présidentielle, Sarkozy et son bling-bling du début. Puis il quitte Fabrice, dépressif. Cécile rompt avec Mathieu. On se balade à Saint-Germain-des-Prés. Et rencontre Stéphane, avec qui il vivra une violente passion, qui se terminera mal. Il renonce à toute sexualité. S'extasie devant son neveu Noé, parce qu'il est « né ici » tout en ayant, fils de diplomates, vécu dans plein de pays.

Lui entre dans la vieillesse, ressent le choc des attentats du Bataclan. Ses parents viennent souvent le voir depuis Bordeaux. C'est le temps des « gilets jaunes », des « migrants », des trottinettes. Trente ans ont passé, et le narrateur, qui tue le temps à marcher dans Paris, cette ville qui « (l') a fait », s'y sent enfin anonyme. Parisien. « Je connais Paris comme ma mère, comme moi-même », écrit celui qui est enfin devenu « juste celui-là ».

Par Julien Thèves, écrivain paresseux (quatre livres en vingt ans), voilà une chronique douce-amère sur l'écoulement du temps, au rythme de la Seine, un livre à la Pérec, le roman d'une intégration discrète et obstinée. « Rien d'extraordinaire », dit-il, mais un charme certain.

Julien Thèves
Les rues bleues
Buchet-Chastel
Tirage: 2 600 ex.
Prix: 16 euros ; 256 p.
ISBN: 9782283033531





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