Scènes de la vie conjugale. Depuis 2022, Sabine Wespieser Éditeur réédite l'œuvre de John McGahern, parfois censurée de son vivant mais célébrée à sa mort (en 2006) pour avoir aidé les Irlandais à « se comprendre en tant que peuple », selon les mots de la présidente d'Irlande d'alors, Mary McAleese. En six romans, l'auteur était devenu un classique de la littérature irlandaise. Né dans le comté de Leitrim en 1934, il n'a pas 30 ans quand paraît La caserne, un premier roman qui comprend déjà quelques traits caractéristiques de l'œuvre à venir : des personnages désenchantés, une vie rurale étouffante dépeinte avec un réalisme cru, la perception de la finitude de toute chose. Hanté par la mort de sa mère, atteinte d'un cancer quand il avait 10 ans, l'écrivain fait de la maladie une ombre planant au-dessus de ce premier roman d'une maîtrise déjà époustouflante.
Il fut un temps où Élisabeth adorait se lever dans l'air glacé des matins de mars, « découvrir que les ténèbres ne s'étaient pas encore totalement dissipées et que tout était blanc de gelée ». Mais depuis plusieurs semaines, « elle n'avait fait que reculer devant le froid et la journée ». Dans sa poitrine, des kystes sont apparus. Le sergent Reegan, son mari, s'inquiète de sa fatigue et de ses traits creusés, qui lui rappellent sa première épouse, morte en couches après avoir mis trois enfants au monde. Mais craint-il de perdre la femme qu'il a peut-être aimée un jour, ou la gouvernante de son foyer, de sa progéniture ?, s'interroge Élisabeth. Infirmière à Londres pendant le Blitz, la jeune femme semblait prédestinée à prendre soin des autres. En épousant Reegan, elle pensait laisser derrière elle un quotidien de servitude dans la ferme familiale. « Elle n'avait pas l'intention de rester dans cette petite ferme au milieu des collines, coupée de la vie par ses porcheries, ses étables à vaches et le sentier défoncé qui, après maints tours et détours, débouchait sur la route entre deux murs de pierre. » Mais l'aventure du mariage s'était bientôt transformée en une succession de corvées qui l'avaient épuisée, d'autant que son époux, en conflit permanent avec son supérieur, rentrait de ses journées de travail animé d'une colère froide qui avait fini par imprégner les murs de leur foyer. « Écoute assez longtemps ce qu'on dit par ici et tu entendras le diable lui-même ! » lance-t-il à sa femme un soir de dispute.
C'est à travers les détails d'un quotidien ordinaire et de l'intime que s'exprime l'extraordinaire talent de McGahern pour dépeindre un pays, une époque, une condition sociale qu'il aura observés sa vie durant, ayant lui-même grandi, après la mort de sa mère, dans une caserne. Immergé dans ce quotidien, le lecteur comprend la solitude de personnages qui avaient rêvé d'une autre vie, d'une vie que la société irlandaise de l'époque, d'une rigidité morale renforcée par les difficultés économiques, n'était pas en mesure de leur offrir.
La caserne
Sabine Wespieser éditeur
Traduit de l’anglais (Irlande) par Georges-Michel Sarotte
Tirage: 2 500 ex.
Prix: 23 € ; 320 p.
ISBN: 9782848056418
