Imaginaire

Imaginales d'Épinal : un anniversaire sous tension

Imaginales d'Épinal : un anniversaire sous tension

Les Imaginales d’Épinal fêtent leurs 20 ans avec une édition centrée sur l’afrofuturisme et marquée par de nombreuses polémiques. Les choix de programmation, l’intitulé de certaines tables rondes ou encore la présence d’auteurs non afro-descendants dans l’anthologie dédiée à l’Afrofuturisme font l’objet de vives critiques. Une partie des participants a monté un festival alternatif Imarginales en marge de l’événement.

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Par Charles Knappek
Créé le 20.05.2022 à 10h12

Imaginales ou ImaRginales ? Les bracelets rouge et noir fleurissent depuis ce 19 mai au poignet d’un nombre croissant de participants des Imaginales d’Épinal. Ceux qui les arborent entendent marquer leur opposition à la programmation de l’édition 2022 du deuxième plus important festival de France dédié aux littératures de l’imaginaire (et le premier sur la fantasy).

Un bad buzz dont se serait bien passé l’événement, qui espère renouer avec son niveau de fréquentation d’avant la crise sanitaire : en 2019, il avait attiré plus de 45 000 visiteurs. Cette année, les organisateurs ont choisi le thème de l’afrofuturisme, avec comme invité d’honneur Michael Roch, auteur du roman insurrectionnel Tè Mawon (La Volte). Les éditions Mnemos publieront aussi le 17 juin l’anthologie des Imaginales 2022, Afrofuturisme. L’avenir change de visage. L’ouvrage paraît sous la direction de Stéphanie Nicot, la directrice artistique du festival.

Mais ces Imaginales sont aussi celles d’un vent de contestation inédit : après une édition 2021 très particulière, décalée en octobre pour cause de crise sanitaire et marquée par les discours d’auteurs réagissant au scandale de l’affaire Stéphane Marsan (du nom de l’ex-patron des éditions Bragelonne accusé de harcèlement sexuel), mais aussi dénonçant la précarité de leur situation, le rendez-vous de 2022 est marqué par la fronde d’une partie significative des auteurs invités.

Vives critiques

Ceux-ci reprochent en particulier aux organisateurs des sélections jugées inéquitables pour certains prix et l’annulation au dernier moment de leur participation à plusieurs tables rondes. Apprenant mi-avril que la sélection du Prix jeunesse ne comportait que des autrices, dont elle-même, Estelle Faye a par exemple demandé aux Imaginales le retrait de la sélection de son roman L’arpenteuse de rêves (Rageot). Elle entendait ainsi dénoncer « les disparités entre les genres qu’on constate trop souvent dans nos prix littéraires », les hommes étant selon elle surreprésentés dans les catégories adultes et les femmes cantonnées aux catégories jeunesses.

L’organisation des tables rondes thématiques a aussi fait l’objet de vives critiques, plusieurs auteurs ayant vu leur participation réduite ou supprimée dans les dernières semaines précédant l’événement. Les personnes concernées estiment que le festival leur fait payer leurs récentes prises de position publiques : très active sur les réseaux sociaux, l’autrice Betty Piccioli faisait par exemple clairement le lien, début mai sur son compte Twitter, entre ses interventions lors des Imaginales 2021 et la décision de l’organisation de la déprogrammer de certaines tables rondes cette année. « Ce qui se passe aux Imaginales est très grave. En 2021, nous avons libéré une parole qui en avait bien besoin : sur le harcèlement sexuel, sur le sexisme, sur la précarité des auteurs, sur le glissement à droite du fandom. Aujourd’hui nous le payons cher », écrit-elle sur Twitter.

Outre Betty Piccioli, les auteurs Adrien Tomas et Silène Edgar subiraient également les conséquences de leur militantisme. Léo Henry, lauréat l’an dernier du Prix Imaginales du roman francophone, n’est quant à lui pas réinvité. Dans son discours de réception, il avait violemment critiqué la tolérance dont a longtemps bénéficié Stéphane Marsan dans les milieux SFFF (pour Science-fiction fantasy fantastique). « Nous ôter des conférences au dernier moment, c’est nous priver de 176 euros par conf. (…) Ne pas nous inviter, comme Léo, c’est nous priver d’une plateforme, de ventes certaines, de rencontres, et de l’argent de conférences », dénonce Betty Piccioli sur Twitter.

Interrogée par Livres Hebdo, la direction du festival se défend. « Il devient difficile de construire une programmation sans déclencher une polémique, regrette Stéphane Wieser, directeur des Imaginales. On nous reproche qu’il y a trop de femmes, pas assez de femmes, ou que certains titres sélectionnés ne figurent pas la bonne catégorie… Nous veillons pour notre part à garder la capacité à discuter, à faire société et à nous nourrir des diversités. Il peut y avoir des tensions, c’est sans doute nécessaire, mais nous ne nous inscrivons pas dans une optique de censure. »

Ajustements de dernière minute

Stéphane Wieser rappelle notamment que tous les auteurs concernés par des annulations de table ronde conservent au moins une rencontre. « Il y a eu des ajustements de dernière minute sur la programmation, mais sans volonté de sanctionner qui que ce soit », assure-t-il. De fait, le dialogue n’est pas rompu. Malgré son coup d’éclat, Estelle Faye est restée dans la sélection du Prix Imaginales des collégiens avec son roman Le drakkar éternel (Scrinéo) et participera à plusieurs tables rondes tout au long du festival. De son côté Betty Piccioli reste programmée sur deux rencontres. « Les auteurs sont fâchés parce qu’ils aiment le festival et ne comprennent pas toujours les choix qui sont faits », analyse Stéphanie Nicot, partisane d’une programmation à l’écoute des évolutions sociétales. Bien qu’elle n’ait pas souhaité le confirmer auprès de Livres Hebdo, la directrice artistique, dont il se murmure qu'elle pourrait ne pas conserver son poste en 2023, n’a pas eu les mains totalement libres cette année.

Le « fandom » (la communauté de la SFFF) s’est particulièrement ému de l’organisation de tables rondes dédiées à l’islam radical ou à la franc-maçonnerie, et de la transformation de la conférence sur l’égalité homme/femme en conférence sur les entreprises. La décision d’attribuer un prix spécial de la bande dessinée pour l’ensemble de son œuvre à Alejandro Jodorowsky, présenté comme un misogyne notoire, a aussi fait l’objet de vives critiques.
Autre pierre dans le jardin des Imaginales, la veille de l’ouverture du festival, plusieurs internautes se sont émus de ce que l’anthologie Afrofuturisme. L’avenir change de visage comptait une forte minorité d’auteurs « non noirs ou non afro-descendants » (parmi les 20 auteurs, seuls douze sont « noirs ou afro-descendants, dénoncent ses détracteurs). « Le problème ici c’est que le projet se nomme Afrofuturisme et que nous nous attendions à une mise en avant d’histoire, de culte afro qui s’accompagne d’auteurs afro », a par exemple soulevé sur Twitter l’influenceuse La Booktillaise.  

Pour apaiser les tensions, Stéphanie Nicot défend une plus grande ouverture de la programmation. « Nous devons, je crois, rester à la fois grand public avec des incontournables très attendus chaque année, et dans le même temps nous montrer novateurs sur d’autres sujets, estime-t-elle. La table ronde sur les vampires fait toujours salle comble et ce serait une erreur de ne plus l’organiser, mais cela ne nous empêche pas de mettre l’accent cette année sur l’afrofuturisme, thématique plutôt anglophone à l’origine et sur laquelle la France accusait un certain retard à l’allumage. » La directrice artistique se dit également favorable à la rédaction d’une charte qui sanctuarise la diversité au sein du festival. Stéphane Wieser, de son côté, privilégie l’option d’une adhésion à la Charte nationale des manifestations littéraires qui sera présentée officiellement le 23 mai lors des 3e Rencontres régionales du livre organisées par Interbibly. « Il n’y a aucune raison de ne pas adhérer à cette charte qui correspond en tous points aux pratiques actuelles et engagements du festival », assure-t-il.

 

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