Nommée en septembre à la direction du festival Lyon BD, Herminée Nurpetlian prend la tête d’une structure restée sans direction depuis 2023 et confrontée à des difficultés financières. Forte de plus de dix années d’expérience à l’Institut français du Liban où elle a notamment été chargée de mission livre, responsable de la programmation du Salon du livre francophone de Beyrouth et coordinatrice générale du festival Beyrouth Livres, elle ouvre un nouveau chapitre du rendez-vous lyonnais, dont la prochaine édition se tiendra du 12 au 14 juin.
Livres Hebdo : Vous venez d’être nommée à la direction du festival Lyon BD, quels sont vos projets pour cette édition 2026 ?
Herminée Nurpetlian : Le festival garde sa forme classique en se déroulant à l’Hôtel de Ville de Lyon ainsi que dans de nombreux lieux culturels emblématiques du centre-ville. Un effort particulier sera porté sur la jeunesse, avec une dynamisation de la programmation grand public jeunesse cette année, dans l’optique de retrouver l’énergie des festivals d’avant. À l’Hôtel de Ville, on retrouvera principalement l’aspect salon du livre : des exposants, des éditeurs représentés par des libraires partenaires, des éditeurs alternatifs, ainsi que des expositions. C’est une édition au cours de laquelle nous renouons avec des lieux historiques partenaires que nous réinvestissons.
Le festival est resté sans direction depuis 2023, comment l'expliquez-vous ?
Je suis arrivée à la direction en septembre dernier, il y a eu un effort de recrutement car le poste était vacant ces deux dernières années. Iris Munsch, directrice artistique, a maintenu les éditions 2024 et 2025 malgré de fortes difficultés, dans une association fragilisée. Cette situation s’explique notamment par le départ du directeur historique, qui a coïncidé avec le déménagement des bureaux en 2023 vers un espace plus grand, dans l’objectif de développer un projet au-delà du festival et de créer un lieu pérenne dédié à la bande dessinée à Lyon. Dans une ville riche en acteurs du secteur, ce projet fait sens. Toutefois, la réduction progressive de l’équipe et ce changement d’échelle, intervenus à un moment délicat, ont rendu la transition particulièrement difficile.
Lyon BD a récemment connu des difficultés économiques, comment comptez-vous y faire face ?
Je découvre un autre mode de fonctionnement : dans mon pays d’origine, l’action culturelle repose majoritairement sur des financements privés ou des ressources propres, avec peu de financements publics. Aujourd’hui, les subventions diminuent, ce qui rend urgente la diversification des ressources pour assurer la pérennité de l’association. Plusieurs pistes sont envisagées : développer le mécénat privé (avec une phase test cette année) et créer un label proposant des prestations et projets rémunérateurs. Il est nécessaire de repenser le modèle économique à travers le mécénat et les ressources propres. Par exemple, Lyon BD produisait des expositions diffusées à l’international, une activité aujourd’hui arrêtée mais qui constituait une source de revenus durables. Un travail à moyen et long terme est nécessaire pour relancer cette dynamique et articuler l’offre culturelle avec un modèle économique viable.
« Un effort particulier est porté sur la jeunesse »
Quelles évolutions avez-vous apportées à la programmation cette année ?
Deux thématiques phares sont au centre de cette édition : la Méditerranée et le cinéma. Nous avons intégré le programme de l’Institut français pour la Saison Méditerranée, une collaboration entre structures culturelles de pays méditerranéens lancée il y a un an. Dans ce cadre, nous organisons des expositions et des tables rondes, et invitons notamment trois artistes féminines ayant un lien avec cette région : Zeina Abirached (Liban), Nada Dagdoug (Tunisie), Zainab Fasiki (Maroc). Plusieurs tables rondes seront également consacrées au cinéma, autour du passage de la bande dessinée à l’écran, ou inversement. Dans cet esprit, nous invitons Lucas Harari, lauréat du prix Lyon BD 2025 pour Le cas David Zimmerman (Sarbacane), actuellement en cours d’adaptation. Un documentaire sur son travail sera également projeté. Nous accueillerons aussi Guy Delisle, auteur de Pour une fraction de seconde : la vie mouvementée d’Eadweard Muybridge, consacré à ce pionnier du cinéma.
Vous parliez d'un accent mis sur la jeunesse, comment cela s'insère dans ce programme ?
Quel que soit le thème (cinéma ou Méditerranée), un effort particulier est porté sur la jeunesse, avec de nombreux ateliers, dont un atelier de dessin avec Serge Bloch à la Comédie Odéon. Une nouveauté accompagne cette dynamique : la création du prix Lyon BD Jeunesse, conçu par les jeunes et pour les jeunes, avec cinq ouvrages sélectionnés par des clubs de lecture des bibliothèques municipales de Lyon. Le lauréat ou la lauréate sera annoncé le samedi 13 juin à la Comédie Odéon, en partenariat avec la revue culturelle locale Grain de Sel, dont le parrain est Serge Bloch. Une lecture dessinée et musicale d’un épisode d’Anatole Latuile sera proposée en présence des scénaristes Olivier Muller, Anne Didier et Clément Devaux, avec la participation d’enfants sur scène.
« Il est essentiel de donner une place aux artistes, notamment à des collectifs comme Girlxcott »
Comment le Collège graphique s'insère-t-il dans cette dynamique ?
Parmi les projets de l’association, en parallèle de la redynamisation du festival, figure la volonté de redonner au Collège graphique son rôle initial : devenir un espace à la fois dédié aux professionnels du secteur et ouvert au grand public. L’objectif est aujourd’hui de le redynamiser, notamment à travers un studio de résidence pour artistes français et internationaux. Il s’agit de structurer ces résidences, de développer des partenariats et d’ouvrir le programme à des profils variés (artistes en situation de handicap, artistes internationaux, création jeunesse avec rencontres publiques). Le second axe consiste à construire un programme pérenne pour le Collège graphique, afin d’en faire un lieu identifié par les professionnels du secteur et vivant tout au long de l’année auprès du grand public.
Quelle est votre réaction face à l’annulation du festival d’Angoulême ? Selon vous, cela peut-il avoir un impact sur Lyon BD ?
Il n’y a pas de répercussions directes pour nous en termes d’affluence, même si les projecteurs sont aujourd’hui braqués sur les festivals de bande dessinée. Nous sommes concernés en tant que professionnels, sans impact direct sur l’organisation de notre événement, qui repose sur un modèle différent. Il y a néanmoins de la déception, car il s’agit d’un événement majeur, même si beaucoup voyaient la situation venir. Il est essentiel de donner une place aux artistes, notamment à des collectifs comme Girlxcott, qui pourront s’exprimer dans le cadre du festival. Cette situation invite aussi à une réflexion de fond : quel est le rôle d’un festival dans la vie d’un livre et d’un auteur ? Une question que nous aborderons lors de cette édition.
