Je pourrais parler de ratages, de signatures de débutants, pour lesquelles on se sent décalé. Celles des services de presse d'un premier roman, par exemple, dans les bureaux intimidants de Gallimard. Il y fait chaud en toute saison, ce que l'on comprend plus tard, et la littérature française vous regarde à travers des armoires remplies de livres jusqu'au plafond.
Toutes ces pages de faux titre enchaînées. Les heures passent et je n'ai pas terminé. L'homme agréable qui signe à mes côtés, avec qui je viens de discuter avec passion de Réjean Ducharme, n'a pas terminé non plus et me demande si je n'irais pas déjeuner. Sentiment d'imposture ? Timidité ? Décalée, je ne saisis pas, ou je saisis trop tard. Je rate ainsi l'occasion de mieux connaître Roger Grenier, pour ne jamais cesser de le regretter dans les années qui suivront.
Il faut dire que ma présence en ce lieu, en 2009, a quelque chose du malentendu, voire de l'impossible. J'avais surtout connu jusque-là des signatures discrètes, entre d'autres murs, où s'empilaient dans les étagères pièces de métal et fils de cuivre : les initiales de mon père réparateur de moteurs électriques, qui marquait en deux coups de poinçon son ouvrage terminé.
Trace discrète
Ces deux caractères sans sérif lui servaient de repère : un moteur arrivé sur son établi sans paraphe n'était jamais passé entre ses mains. J'y vois aujourd'hui l'acte de sceller le travail accompli, de s'obliger, de promettre, en affirmant que l'on a pris soin.
J'aimais ces deux lettres à peine visibles comme j'aime la trace discrète des lecteurs, les livres affectueusement dédicacés par ceux qui ne les ont pas écrits, ou les simples prénom et nom inscrits sur la page de garde à l'encre ou au crayon à papier comme on signerait une lecture.
Là aussi, une sorte de repère, apposé pour que le livre prêté nous revienne ou pour se rappeler que l'on est passé par là. J'ai connu une dame âgée sans le sou, lectrice vorace, qui inscrivait un minuscule point à la dernière page ou au dos des polars qu'elle empruntait pour être certaine de ne pas relire un roman déjà lu. L'an dernier, quelques jours après son décès, le cœur serré je me suis rendue dans la bibliothèque de quartier qu'elle fréquentait. Au rayon des romans noirs, dans ces dizaines de marques à peine visibles car de la taille d'un grain de poussière, on trouvait des traces de sa présence.
