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Gotlib et Jean-Louis Gauthey, « Marcel Gotlib - Une vie en dessins » (Champaka Brussels) : Coccinelle et coquecigrues

Gotlib - Photo © Champaka

Gotlib et Jean-Louis Gauthey, « Marcel Gotlib - Une vie en dessins » (Champaka Brussels) : Coccinelle et coquecigrues

Jean-Louis Gauthey retrace le parcours de Marcel Gottlieb dit Gotlib, petit Juif rescapé devenu star de la BD. Tirage à 3500 exemplaires.

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Par Jean-Claude Perrier
Créé le 22.11.2021 à 18h56

Gai-Luron, le Buster Keaton canin, le professeur Burp, zoologiste distingué, l'élève Chaprot (« un crâneur », selon sa sœur cadette), Isaac Newton, à qui, running gag, il choit sur la calebasse les choses les plus improbables (dont un rhinocéros), Hamster Jovial et ses hardis louveteaux, Superdupont, le héros 100 % tricolore et qui ne déteint pas, le commissaire Bougret et son adjoint Charolles (« Ah, le patron, quand même, quel type ! »), et jusqu'à Pervers Pépère, l'obsédé non pratiquant, sans parler de cette satanée coccinelle qui a fini par squatter toutes les cases de la Rubrique-à-Brac... Voici les icônes du monde enchanté de Gotlib qu'il a inventé et animé une petite vingtaine d'années. D'abord dans la joie, la bonne humeur et la dérision - héritée du magazine américain Mad, sa référence majeure, comme celle du grand René Goscinny, lequel fut un temps son scénariste et son patron à Pilote, jusqu'au grand clash des années 1970, pour cause de Mai 68 et de crise d'ego de la part de certains dessinateurs. Dont Mandryka, Bretécher et Gotlib, partis créer L'Écho des Savanes. En dépit du succès de la revue, comme de celui de son successeur Fluide Glacial, la chose de Gotlib jusqu'en 1989 et l'arrivée de Flammarion, quelque chose était cassé : le ressort comique, une certaine légèreté, et une alchimie entre un grand journal, mâtin !, ses créateurs et ses lecteurs. Dans les années 1960-1970, Pilote hebdomadaire a incarné un grand moment de la presse jeunesse française.

Durant des lustres, personne ne savait trop qui était ce Gotlib, jusqu'à ce que, l'âge avançant, la dépression vienne et fasse remonter à la surface un passé douloureux, et qu'une longue analyse débloque un certain nombre de sujets refoulés (dont la scatophilie, qui dégoûtait Goscinny). L'artiste se libère dans ses planches, et livre à ses biographes quelques éléments intimes : l'illustre Gotlib, star de la BD, était né Marcel Gottlieb, en 1930, dans une famille juive. Il avait échappé de peu, durant l'occupation nazie, avec sa mère et sa sœur, à la déportation dans les camps de concentration. Mais son père, Ervin, y était mort, lui, en 1945. Marcel l'a appris plus tard (1).

De ce trauma originel procède cette œuvre plus complexe et plus torturée qu'il n'y paraît, et de plus en plus adulte au fil des années. Comme si Gotlib avait voulu brûler ce qu'il avait adoré, ce monde de l'enfance idéal qui ne fut pas le sien. Qu'on relise sa désopilante et très iconoclaste parodie des contes de Perrault et consorts, où Blanche-Neige fornique avec les sept nains et Monsieur Seguin avec sa chèvre, où Jean Valjean pervertit Cosette, quant à Tarzan, eh bien... C'était pour L'Écho des Savanes, bien sûr, pas de cul dans Pilote.

Jean-Louis Gauthey, qui fut proche de Gotlib, retrace son parcours de façon impeccable, jusqu'à sa disparition en 2016 (mais il avait arrêté de dessiner en 1988), et, surtout, nous remet sous les yeux une multitude de ses planches originales, toutes séries confondues. Un régal, et une évidence : même s'il est moins coté qu'Hergé, Uderzo ou Franquin, par exemple, Gotlib est un maître du 9e art.

 

(1) Voir son autobiographie Ma vie-en-vrac, avec Gilles Verlant, Flammarion 2006.

Gotlib et Jean-Louis Gauthey
Marcel Gotlib
Champaka Brussels
Tirage: 3 500 ex.
Prix: 55 € ; 384 p.
ISBN: 9782205083965

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