C'est comment qu'on freine ? Ne pas allez trop vite, éviter l'emballement, ralentir avant qu'il ne soit trop tard. Le conservateur est sensible à la lenteur, voire à la prudence. Politiquement, cela s'exprime de multiples façons, et pas seulement à droite. Pour les explorer, il faut lire Giuseppe Prezzolini (1882-1982). De ce penseur italien anticonformiste et subversif, cinq livres ont été publiés en France dont une vie de Machiavel en 1929 (rééditée chez Payot en 1985), puis plus rien de nouveau depuis 1949. Il faut donc saluer l'initiative d'Esther et Christophe Carraud qui ont traduit ce Manifeste des conservateurs (1972). L'auteur avait 90 ans quand il écrivit cet ouvrage à la demande d'un éditeur américain. Il vivait alors aux États-Unis et s'éteindra dix ans plus tard en Suisse, à Lugano, après avoir traversé presque tout le xxe siècle.
Avec ce livre en forme d'autoportrait, complété par quatre articles éclairants du philosophe Augusto Del Noce sur l'œuvre de Prezzolini, nous pouvons désormais faire connaissance avec cet « Italien impossible » comme il s'était lui-même défini. Dans son Manifeste, il défend une vision du conservatisme comme une « structure de l'esprit humain » plutôt qu'une simple position politique. Il considère la conservation comme un moyen de préserver les traditions et la cohésion morale face aux menaces de la modernité. Cependant, son conservatisme est dépourvu d'illusions sur le passé et se veut une réponse aux défis de l'avenir. « Pour un conservateur, l'être est plus important que le devenir. » C'est le garant de sa stabilité, de sa continuité et de son changement. Ce n'est pas parce que l'on sait d'où l'on vient que l'on a envie d'y retourner. Voilà pourquoi il affirme encore que « le conservateur ne doit pas se confondre avec le réactionnaire ».
Souvent décrit comme un inclassable et pour certains comme un propagandiste du fascisme, notamment pour avoir fondé en 1908 la revue La Voce dont Curzio Malaparte disait qu'elle fut « la serre chaude tant du fascisme que de l'antifascisme », Prezzolini a marqué le paysage intellectuel italien par sa capacité à provoquer des débats et à remettre en question les idées dominantes, notamment sur la fragilité des démocraties à travers le cas américain qu'il connaissait bien depuis son installation à New York en 1929. « Jamais un aussi grand nombre d'incompétents, de déficients, de brutes, d'imbéciles, d'écervelés, d'ivrognes, de gaspilleurs et même de délinquants (riches et pauvres) n'a été déclaré officiellement capable de choisir ceux qui président au destin d'un pays et peuvent le mener à la ruine. »
À un moment où l'inversion des valeurs et la confusion des choses ont le vent en poupe, lorsque chaque jour la réalité dépasse l'affliction, la lecture de Prezzolini peut-être selon Christophe Carraud d'une « fécondité salutaire ». Ce « témoin gênant », avec ses phrases courtes et percutantes, souvent meilleur dans ses questions que dans ses réponses, est à lire pour son « réalisme ironique » et sa lucidité à l'endroit d'un conservatisme qui a perdu toute fertilité en se dévoyant, en confondant avec infantilisme et démagogie l'accélérateur avec le frein.
Manifeste des conservateurs
éditions Conférence
Traduit de l’italien par Esther et Christophe Carraud
Tirage: 800 ex.
Prix: 23 € ; 288 p.
ISBN: 9791097497866
