Portrait

Frédéric Thibaud, l'éditeur très discret de « La femme de ménage »

Frédéric Thibaud vit dans l'Eure depuis le milieu des années 2000. - Photo DR

Frédéric Thibaud, l'éditeur très discret de « La femme de ménage »

Découvreur de Virginie Grimaldi et révélateur du phénomène Freida McFadden, le fondateur de City Éditions, ancien journaliste à RTL, cultive une discrétion devenue légendaire. Et ce n'est pas le succès aux proportions inédites des titres de la romancière américaine qui devrait le changer, du moins sur ce point.

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Par Éric Dupuy
Créé le 28.08.2025 à 17h00

Tout un mystère. En ce début de soirée d'avril, à Paris, une effervescence peu commune gagne le quartier de la gare Saint-Lazare, rue de Châteaudun (Paris IXe). Près d'une centaine de personnes s'entassent dans un appartement haussmannien transformé, comme nombre de ceux du quartier, en bureau.

Cette agape est organisée pour la pendaison de crémaillère des nouveaux locaux de City Éditions. Auteurs, traducteurs, éditeurs partenaires et la dizaine de salariés de la maison sont au rendez-vous. Pourtant, en parcourant la grappe d'invités qui échangent avec le sourire, une absence quasi invraisemblable apparaît : le patron manque à l'appel. Plus étonnant encore : parmi tous les invités, rares sont ceux qui peuvent se vanter de l'avoir rencontré. Ce soir-là Frédéric Thibaud, qui vit en Normandie depuis près de vingt ans, est excusé pour raison médicale, bénigne certes, mais contraignante. D'aucuns penseraient à un acte manqué tant l'homme de 53 ans cultive un mystère qui confine à la légende urbaine.

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Ancien journaliste, Frédéric Thibaud est devenu éditeur pour être « acteur plutôt qu'observateur » de la société.- Photo DR

Lors du Covid-19 notamment, un groupe Facebook d'auteurs de City se constitue. Très vite, la trentaine de membres s'est aperçue qu'aucun d'entre eux ne l'avait jamais vu. « Tout le monde se demandait s'il existe vraiment », s'amuse Élisabeth Segard, romancière chez City Éditions et par ailleurs collaboratrice de Livres Hebdo. Delphine Jalbert, responsable comptes clés chez Hachette Diffusion Littérature, qui gère le catalogue de City, confirme cette réputation. « Je l'ai rencontré deux fois » en sept ans, assure-t-elle, alors qu'elle voit en moyenne les huit éditeurs dont elle s'occupe « tous les deux mois ».

Cette discrétion volontaire, qu'on dirait maladive, contraste avec un palmarès éditorial qui force le respect. Cet ancien journaliste de RTL a su transformer City Éditions, fondée en 2004, en une maison incontournable du grand public. Premier éditeur de Virginie Grimaldi, découvreur de Heather Morris avec Le tatoueur d'Auschwitz ou d'Anna Stuart avec La sage-femme d'Auschwitz, révélateur du phénomène Freida McFadden qui bouleverse aujourd'hui le marché français.

« Quand vous regardez le palmarès des auteurs qu'il a découverts, c'est proprement hallucinant », résume Hélène Fiamma, directrice des éditions J'ai Lu. « Je pense que tous ces romanciers ont le point commun de raconter de vraies histoires, avec de vrais personnages et c'est ce qui fait leur force », confie l'éditeur qui estime « qu'il y a un retour en majesté de la fiction » dans le marché du livre aujourd'hui.

L'anti-snob

Frédéric Thibaud incarne une figure rare dans l'édition française : celle de l'éditeur qui assume pleinement sa ligne grand public. « C'est quelqu'un qui déteste le snobisme », explique Anne Maizeret, directrice éditoriale chez J'ai Lu. Cette philosophie se traduit dans ses choix éditoriaux. « On ne va pas faire semblant qu'on a inventé la littérature alors qu'on fait du divertissement, qu'on le fait avec beaucoup de cœur et beaucoup d'honnêteté », commente sobrement l'éditeur, expliquant avoir nommé sa maison City en référence à la définition antique de la cité, « qui s'adresse à tout le monde ».

« C'est un éditeur à l'anglo-saxonne », analyse Élisabeth Segard, arguant qu'il s'intéresse « plus au texte qu'à l'image » de l'écrivain. « Il est capable de percevoir à travers un premier roman si le romancier ou la romancière a les capacités de réussir ses deuxième et troisième », poursuit-elle. « C'est un très grand lecteur, comme j'en ai très peu rencontré, confirme Hélène Fiamma. Son talent ne l'empêche pas de se planter régulièrement, comme tout éditeur, continue-t-elle, mais sa grande humilité fait qu'il le reconnaît volontiers. »

Cette approche décontractée de la littérature masque pourtant une culture littéraire solide. « Il lit vraiment de tout et est capable de parler littérature pendant de nombreuses heures avec passion », raconte Anne Maizeret. Diplômé d'une école de commerce, titulaire d'une maîtrise de lettres et d'histoire de l'art, passé par une école de journalisme, Frédéric Thibaud est doté d'un flair éditorial peu commun. Contrairement à beaucoup d'éditeurs qui « fonctionnent parfois de manière presque spéculaire, c'est quelqu'un qui est en première intention », une expression qu'Hélène Fiamma réserve à « très peu de gens dans l'édition ».

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Frédéric Thibaud avec Alejandro Guillermo Roemmers lors du lancement de son roman Le retour du jeune prince, écoulé à près de 50 000 exemplaires grand format, en 2019, à Paris.- Photo DR

Hubert Pedurand, patron de l'imprimerie Laballery avec laquelle Frédéric Thibaud travaille depuis 2016, confirme cette démarche si particulière. « Il ne se contente pas de commander des livres : il les fait naître, les fait vivre, du premier pressentiment éditorial jusqu'au dernier carton expédié. »

La relation entre l'éditeur et l'imprimeur a commencé modestement avec Broken de Kim Karr, tiré à 3 200 exemplaires. Elle représente aujourd'hui « des tirages à six chiffres pour les best-sellers de Freida McFadden », mais s'est surtout transformée entre-temps en véritable amitié entre ces deux passionnés d'aviation, pilotes à leurs heures gagnées. « Et quelque part, cela dit beaucoup de choses sur la manière dont Frédéric tient le cap : rigoureux dans sa trajectoire, calme dans les turbulences, mais capable d'accélérer quand il faut. »

L'art de la relation à distance

Paradoxalement, la discrétion physique de Frédéric Thibaud s'accompagne d'une disponibilité quotidienne remarquable. « Je suis à peu près tous les jours au téléphone avec lui », témoigne Delphine Jalbert, pour qui ces échanges sont toujours riches et francs. « On peut lui faire des retours de clients négatifs sans qu'il se vexe. Il va même réfléchir à faire autre chose dans la foulée », raconte-t-elle, également sous le charme professionnel du Normand d'adoption. Bourreau de travail, il envoie régulièrement des mails au milieu de la nuit ou le dimanche après-midi. « Je n'ai pas de rythme défini », commente-t-il sommairement.

Au travail, Frédéric Thibaud, fils d'un directeur d'entreprise dans le centre de la France et d'une responsable RH au sein d'une entreprise de porcelaine, pratique une forme de management par la confiance. « C'est vraiment rare d'être à la fois sur les textes et, en même temps, d'investir les gens avec qui vous travaillez d'une grande confiance », observe Hélène Fiamma. « Je pense qu'il a une vision assez clair de ce qu'est un raseur, poursuit-elle. Donc il distribue son temps de manière très régalienne. »

Hubert Pedurand : « Je lui ai toujours fait confiance. »

À la disponibilité de ce quinqua sans enfants et fier de ses deux chiens, s'ajoute une grande fidélité. « Frédéric sait qu'il peut compter sur moi, comme je sais que je peux compter sur lui », explique Hubert Pedurand. Leur relation a d'ailleurs traversé bien des épreuves. « Il a fallu, à certains moments, l'épauler, notamment lorsque les paiements tardaient, que les échéances s'empilaient et qu'il fallait continuer à produire ses titres. Mais je lui ai toujours fait confiance. »

Et aujourd'hui, l'imprimeur peut compter sur un retour d'ascenseur. « Lorsqu'il a fallu engager, d'un seul élan, l'achat de 300 tonnes de papier pour un seul titre, ce n'était pas anodin. C'est un pari, un engagement, une confiance. Et Frédéric a répondu présent, sans hésiter, avec un virement en 48 heures », raconte-t-il.

Il faut dire que ses derniers succès lui permettent de respirer financièrement. Avec un catalogue de 2 700 titres, selon la base Electre - Frédéric Thibaud ne connaissant « pas précisément » son fonds -, la maison a multiplié par deux son chiffre d'affaires entre 2024 et 2025, à 11 millions d'euros, et l'a quadruplé depuis la période Covid, grâce aux phénomènes Anna Stuart et Freida McFadden. Le fondateur revendique plus de 30 millions d'euros pour 2025 avec ses six marques : City bien sûr, poche et grand format, mais également Korrigan, Eden, Memento et Imagine Graphic.

« Continuer à trouver des textes »

Ce succès n'a pas changé l'homme. « Il est égal à lui-même », observe Delphine Jalbert, même si « on aurait bien aimé qu'il vienne boire un verre avec nous pour fêter ça », ajoute-t-elle. Face à cette brusque réussite, l'intéressé garde son flegme. « Évidemment que cela change les choses, philosophe-t-il. Cela nous donne plus de crédibilité auprès des éditeurs ou agents étrangers, mais également des auteurs français. Cela nous donne plus de moyens, tout simplement », indique-t-il sobrement en confessant que son ambition, « est de continuer à trouver des textes, parce qu'on a beaucoup parlé de communication, de marketing, c'est très bien tout cela. »

« Mais au départ de tout, il y a le texte, conclut-il. Car un bon roman, c'est d'abord une bonne histoire ». « C'est un homme libre », résume Hélène Fiamma, qui lui souhaite « de le rester le plus longtemps possible ». Avec un stock de titres de Freida McFadden pour « quatre ou cinq ans » et une équipe qui ne cesse de grandir, le fantôme de City Éditions n'a pas fini de hanter les classements des meilleures ventes.

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