Musique

Faut-il du vinyle en médiathèque ?

La bibliothèque de la Part-Dieu (Lyon) propose des vinyles au prêt depuis 2019. - Photo BIBLIOTHÈQUE DE LA PART-DIEU

Faut-il du vinyle en médiathèque ?

Le disque vinyle divise : objet de mode pour une niche, ou contenu qui a toute sa place en médiathèque ? Si oui, dans quelle proportion ? Avis de quatre professionnels.

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Par Fanny Guyomard,
Créé le 18.06.2021 à 10h00,
Mis à jour le 18.06.2021 à 10h00

C'est un fait observé depuis quelques années : le disque vinyle a reconquis les étals marchands. En juin 2020, le syndicat national de l’édition phonographique (Snep) indiquait qu'il représentait désormais un cinquième du marché physique français de la musique enregistrée, et que plus de quatre acheteurs d’albums vinyle sur dix ont moins de trente ans.

Alors doit-il devenir un support incontournable en bibliothèque ? Quatre bibliothécaires racontent leur expérience et livrent leur analyse.


« Si ça peut faire plaisir, même à une niche, je trouve que ça vaut le coup » 
Béatrice Barget, bibliothécaire spécialiste musique et cinéma à la médiathèque l’Apostrophe, à Chartres (Eure-et-Loir)


« Nous avons lancé notre fonds de vinyles en janvier. Depuis quelques années, l’emprunt des CDs baisse, donc se pose la question de proposer de la musique autrement. Parallèlement, j’ai vu dans les rayons des magasins culturels et des articles de presse qu’il y avait un regain pour le disque vinyle chez les jeunes. Cela tombait bien : notre médiathèque a récupéré 6000 vinyles d’une annexe. Si on ne les avait pas eus, je ne me serais pas lancée dedans.
On compte aujourd’hui une cinquantaine d’emprunteurs, dont quinze « gros emprunteurs » qui ont pris une trentaine de vinyles chacun depuis janvier, sachant que nous limitons pour l’instant le prêt à deux vinyles par carte. Ce sont souvent des quarantenaires, qui n’empruntent pas forcément de CDs et qui plébiscitent les albums cultes de Woodstock, le soul et le jazz — le classique ne sort pas du tout. En plus des vinyles de notre fonds, on fait travailler un disquaire local et on achète des nouveautés demandées par les usagers. Pour l’année, j’ai un budget de 1500 euros, sur les 5000 consacrés à la musique, ce qui est pas mal.
Une minorité d’usagers nous disent que c’est ringard et que le son grésille. C’est un support fragile, donc il y a un quota de perte à prendre en compte. Il faut aussi que l’équipe soit partante, car cela demande un gros travail de préparation et de vérification du matériel. Mais la majorité des gens sont contents, certains ont ressorti leur platine, d’autres se sont équipés. Un jeune de 26 ans, qui se sentait très seul pendant le confinement et qui nous a emprunté des vinyles, nous en a offert deux magnifiques,pour nous remercier d’avoir été là. C’est peut-être une niche, mais si ça peut faire plaisir à cinquante personnes, je trouve que ça vaut le coup. »


« Le vinyle nous fait toucher un nouveau public de vingtenaires »
Cyrille Michaud, responsable du département Musique de la bibliothèque de la Part-Dieu.


« Le vinyle n’est pas le support écouté par une majorité, mais c’est plus qu’une niche. On a commencé à en proposer au prêt en 2019 car c’était une demande de nos usagers et elle continue à augmenter. On a même de nouveaux publics, des vingtenaires, dont une partie n’emprunte que ce support. Mais je ne dirais pas que le vinyle est un produit d’appel : ils connaissaient la bibliothèque, venaient pendant leurs études. Le vinyle les fidélise.

Sur les 1000 vinyles que l’on propose, plus de la 40% sont actuellement prêtés, ce qui est un très bon chiffre. On en achète 170 à 200 chaque année, car il faut éviter l’effet déceptif, que les personnes aient l’impression d’avoir fait le tour du fonds. Et pour alimenter la demande, c’est important de prêter des platines. Aucun problème de détérioration, car on donne à chaque fois un flyer d’utilisation, et le vinyle bénéficie d’une image de support fragile — alors qu’il l’est autant qu’un CD.

Le CD est lui en perte de vitesse, mais il ne faut pas le substituer par le vinyle, car ce ne sont pas les mêmes publics, qui sont souvent mono-usage. On enlève tout de même des CDs, car le budget et l’espace ne sont pas extensibles. Ils représentent encore 60% du budget d’acquisition musique, contre 6% pour le vinyle, dont la part augmente. Un autre budget est consacré à l’achat exhaustif de musique locale, dont une grosse partie est du vinyle. C’est une mission patrimoniale que l’on s’est donnés. Avec les albums cultes de rock et de chanson, la musique locale fonctionne d’ailleurs très bien. »


« Le vinyle ne marche pas sans médiation »
Jean-Fred Figuin, Directeur de la Médiathèque du Sud Sauvage, à Saint-Joseph (Réunion)


« On achète entre 80 et 100 vinyles par an, ce qui permet de faire vivre le seul presseur de vinyles et le seul disquaire sur l’île. C’est important pour la médiathèque de les soutenir. Sans eux, nous ne pourrions proposer cette palette de musique variée et des raretés que l’on ne trouve pas toujours en numérique.
Et puis, pour faire découvrir aux ados de nouveaux genres musicaux, il faut un support qui sorte des sentiers battus, qui mette l’auditeur dans une posture inhabituelle. Le CD est lui devenu relativement désuet auprès des ados, alors que le vinyle attise davantage la curiosité — comme la cassette, que l’on s’apprête d’ailleurs à lancer. Mais avant de le faire, il faut mener une enquête pour savoir si c’est une demande des lecteurs, même si l’offre crée un peu la demande. Et ensuite organiser des animations, car le vinyle ne marche pas sans médiation. Dans notre médiathèque, où on en propose depuis six ans, ils sont aujourd’hui plus empruntés que les CDs ! »


« C’est le rôle de la médiathèque d’avoir de tout pour tout le monde, encore plus quand il y a une baisse de la demande »
Antoine Lorin, discothécaire à la Médiathèque Jean Jeunkens, à Bar-le-Duc (Meuse)


« Nos 9000 vinyles ont été achetés entre 1973 et 1990 et nous les mettons en valeur seulement depuis récemment, je vois que ça intéresse de plus en plus de monde. On prête volontiers des pépites comme Tutu de Miles Davis ou Sticky Fingers des Rolling Stones. Comme notre fonds est déjà important et que tout n’est même pas encore référencé, nous n’avons pas de budget pour en acheter de nouveaux. Et puis il n’y a qu’une dizaine de personnes intéressées et leur nombre n’augmente qu’à petit rythme, donc ce serait difficile de justifier une demande de budget vis-à-vis des autres usagers.
Mais c’est le rôle de la médiathèque d’avoir de tout pour tout le monde. Encore plus quand il y a une baisse de la demande : car elle pousse à proposer plus de médiation. Dans mes expos, je mets toujours en avant des vinyles, qui mettent eux aussi en avant l’expo. Leurs grandes pochettes stylisées attirent l'œil. Le vinyle est un bel objet de mise en valeur des fonds. » 

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