Dominique Perrault: "Le vide est un luxe" | Livres Hebdo

Par Véronique Heurtematte, le 13.04.2018 (mis à jour le 13.04.2018 à 09h53) Entretien

Dominique Perrault: "Le vide est un luxe"

Dominique Perrault lors de l’installation de l’exposition. - Photo OLIVIER DION

Alors que la Bibliothèque nationale de France consacre une exposition à la genèse du projet architectural de son site Tolbiac, son concepteur, Dominique Perrault, revient sur cette réalisation violemment controversée à sa naissance.

Dans la salle d’exposition de la Bibliothèque nationale de France, sur le site François-Mitterrand (dit "Tolbiac" à Paris, 13e), des images spectaculaires, diffusées en continu sur quatre écrans géants fixés en hauteur, attirent irrésistiblement le regard du visiteur. Dans l’exposition que la BNF consacre depuis mardi à la genèse de son bâtiment du site Tolbiac (1), ces images, dont certaines captées par un drone, constituent un contrepoint en mouvement aux quelque 400 documents - plans, maquettes, croquis, étalés sur les murs - pour la plupart issus des archives de l’architecte, Dominique Perrault, et rassemblés dans un ouvrage à paraître le 25 juin (2). Quand il est choisi, en août 1989, pour réaliser "l’une des, ou la plus grande bibliothèque du monde, d’un genre entièrement nouveau" voulue par le président de la République, François Mitterrand, Dominique Perrault n’est encore qu’un jeune architecte de 36 ans, inconnu du grand public. Dès son annonce, l’ambitieux projet suscite de violentes polémiques. Usagers, politiques, observateurs de toute nature, critiquent le choix de placer les documents en hauteur dans quatre tours et les salles de lecture dans le socle, l’éloignement entre les lecteurs et les livres, le jardin central, inaccessible. La volonté initiale - vite abandonnée au profit d’une césure par types de supports - de rassembler dans le nouveau bâtiment les documents publiés après 1945 cristallise le mécontentement des chercheurs. Le programme connaîtra d’importantes modifications pour arriver à la configuration actuelle. Les quatre tours perdent vingt mètres de hauteur et n’accueilleront finalement qu’un tiers des collections, les deux autres tiers étant placés dans le socle, tandis que les passerelles disparaissent. Après son ouverture, achevée dans sa totalité en juillet 1998, les nombreux incidents techniques qui émaillent les premières années de son fonctionnement avivent des crispations parmi les usagers et les personnels.

Le réaménagement de l’esplanade à l’étude

Guide souriant et détendu de la visite en avant-première de l’exposition, Dominique Perrault se montre aujourd’hui serein, même si on sent qu’il réprime un certain agacement à l’évocation des polémiques passées. "Heureusement qu’il y a eu des débats, affirme l’architecte. Certains ont été toxiques, mais d’autres fructueux. Cela a fait naître des réflexions que nous avons prises en compte. Si elle n’avait pas renoncé à la césure chronologique des documents, par exemple, la Bibliothèque nationale ne s’en serait jamais relevée et aurait perdu son rang de grande institution dans le monde." Dominique Perrault revient sur les principes fondateurs de son bâtiment, désormais labellisé "architecture contemporaine remarquable". Le vide y occupe une place fondamentale: vide de la vaste esplanade centrale entre les quatre tours, et vide créé par le jardin intérieur autour duquel s’organise la bibliothèque. "Il y a actuellement une réflexion en cours sur le redéploiement de l’esplanade par rapport à son environnement, explique Dominique Perrault. On réfléchit à des aménagements pour que les gens puissent s’installer confortablement, à une revégétalisation avec une agriculture urbaine. Mais le vide est un luxe. Il faut le préserver sans qu’il soit inhospitalier." L’architecte revendique aussi l’inaccessibilité du jardin, prévue dès l’origine du projet. "Le jardin est le livre le plus précieux de la bibliothèque. Comme un livre rare, il est disponible à la vue mais pas au toucher. Les Parisiens disposent de beaucoup d’espaces verts, comme le parc de Bercy, juste en face de la BNF, accessible par la passerelle."

Six dates

14 juillet 1988 : le président de la République, François Mitterrand, annonce le projet de "l’une des, ou de la plus grande bibliothèque du monde, d’un genre entièrement nouveau".

Août 1989 : choix de l’architecte, Dominique Perrault. Le ministre de la Culture, Jack Lang, annonce l’abandon de la césure chronologique des collections entre les sites Richelieu et Tolbiac.

Janvier 1994 : décret de naissance de la Bibliothèque nationale de France.

30 mars 1995 : inauguration du bâtiment du site Tolbiac par François Mitterrand.

Automne 1996 : ouverture au public.

Juillet 1998 : ouverture des salles de recherche du rez-de-jardin, réservées aux chercheurs.

La Bnf en chiffres

• 13,3 millions de documents

• 1 hectare de jardin

• 60 000 m2

• 4 tours de 22 étages et de 80 mètres de haut

• 54 000 m2 de salles de lecture

• 57 000 m2 de magasins

• 400 km linéaires de rayonnages

Un quartier à maturité

Quand il voit le jour sur une friche industrielle de 7 hectares en bord de Seine, le nouveau bâtiment doit relever le défi d’accueillir une bibliothèque, mais aussi de servir de germe à la naissance d’un nouveau quartier, qui marque l’amorce d’une politique de rééquilibrage du développement urbain dans l’est de la capitale. C’est le début de l’une des plus grandes opérations urbanistiques de Paris. "J’aime la manière dont le quartier s’est développé, indique Dominique Perrault. Il est réellement moderne. Aujourd’hui, la ville devient une métropole. Le quartier est passé par-dessus la Seine, il s’étend au-delà du périphérique. Il a atteint une maturité qui l’inscrit dans un grand projet urbain qui va au-delà de Paris intra-muros et qui concerne finalement l’ensemble de la métropole".

(1) Exposition "Dominique Perrault. La Bibliothèque nationale de France, portrait d’un projet, 1988-1998", jusqu’au 22 juillet sur le site François-Mitterrand (Tolbiac) de la Bibliothèque nationale de France.

(2) La Bibliothèque nationale de France - Dominique Perrault, portrait d’un projet, 1988-1998, sous la direction de Frédéric Migayrou, éditions Hyx. ISBN: 978-2-37382-000-3. 40 euros. A paraître le 25 juin.

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