Près de 40 ans après son ouverture, la librairie indépendante Les Rouairies à Dinan (Côtés d’Armor) pourrait bientôt mettre la clé sous la porte. Reprise en 2009 par Bernard et Marie-Paule Wirbel, l’enseigne a été placée en redressement judiciaire le 9 juin au tribunal de commerce de Saint-Malo, à la demande du couple. Pessimiste sur l’avenir de la profession, Bernard Wirbel, 72 ans, évoque la probabilité d’une liquidation de son commerce « dans les prochaines semaines ».
« Depuis plusieurs mois, nous constatons une relative désaffection des publics, autant adultes que jeunesse, pour la lecture et pour le livre de manière générale. Il semblerait que le public soit plus attiré par une consommation de produits électroniques et par les réseaux sociaux », déplore le libraire.
Recul de la lecture, concurrence, population vieillissante
Pour lui, ce recul, d'ailleurs étayé année après année par les études du Centre national du livre, constitue, avec l’évolution des pratiques culturelles, le point de départ des difficultés rencontrées depuis plusieurs mois par la librairie Les Rouairies. À cela s'ajoute la pression d'un environnement de plus en plus concurrentiel. Outre la concurrence des acteurs du numérique, un magasin E.Leclerc, installé en périphérie de la ville, a récemment étoffé son offre avec un espace dédié aux loisirs culturels, doté d’une grande diversité de produits hors livres « qui évidemment, attirent le public ».
Le libraire constate également l’arrivée de nouveaux acteurs inattendus dans la vente de livres, à l’instar de La Poste ou de plusieurs grandes surfaces commerciales « qui vendent des piles de livres qui représentent 10 % de ce qui se vend le plus ».
À Dinan, la démographie joue aussi contre la librairie avec un faible renouvellement des individus actifs, ceux-là mêmes qui tendent à consommer le plus. « Les gens décèdent ou s’en vont en Ehpad et le remplacement ne se fait pas. Oui, il y a eu un pic sur le manga, l’ésotérisme, la romance, mais cela ne dure jamais longtemps », observe Bernard Wirbel, qui constate parallèlement une « véritable panne » du parascolaire et du scolaire, autrefois moteur de l’activité de la librairie, qui a longtemps servi une cinquantaine d’établissements dans trois départements différents.
« Comme beaucoup de librairies, on a des problèmes de trésorerie, de marges, de remises commerciales »
Autant de facteurs défavorables qui, au fil du temps, ont commencé à peser lourdement sur l’équilibre économique de l’enseigne, alors que les frais de fonctionnement, eux, continuent d'augmenter. « Comme beaucoup de librairies, on a toujours eu les mêmes problèmes de trésorerie, de marges, de remises commerciales. Sauf qu’à force de cumuler, d’être tributaires de modes littéraires ou de certaines opérations financières, on a commencé à prendre du retard sur notre trésorerie », explique Bernard Wirbel, qui a longtemps réinjecté des fonds personnels dans les caisses pour maintenir l’activité.
« Au bout d’un moment, ce n’est plus viable », conclut-il. Pour s’en sortir, le libraire a d’abord demandé à sa banque un délai supplémentaire, sans obtenir de réponse. Dans la foulée, les comptes de la librairie ont été bloqués. Alertés par la situation, les distributeurs, désormais plus frileux, gardent leur distance, fragilisant davantage l’économie de la boutique.
Agacé, Bernard Wirbel critique également le manque de soutien des éditeurs, ainsi que les conditions commerciales qu’ils imposent. « Nous n’avons jamais compris pourquoi les éditeurs préfèrent voir dormir des milliers d’exemplaires dans des entrepôts, plutôt que d’accorder de meilleures remises à des libraires qui souhaitent valoriser leur fonds. Ce n’est pas avec 35 % qu’on va s’en sortir ! », dénonce-t-il, regrettant plus globalement « l’absence de réactions de nos dirigeants » face à l’effacement progressif de structures historiques telles que Gibert, Nosoli ou Sauramps.
Pour Bernard Wirbel, l'ensemble des difficultés structurelles rencontrées aura ainsi participé à la liquidation imminente de l’enseigne qu’il dirige depuis 17 ans. Nourrissant plus largement une inquiétude croissante quant à la pérennité du secteur : « C’est désolant ! Si le modèle ne change pas, je ne suis pas très enthousiaste pour l’avenir de mes collègues »
