Un monde fou. Vaudrait-il mieux tout oublier lorsqu'on n'a rien de bon à garder en mémoire ? La mouette démarre in medias res. Lester se réveille sous terre, dans une grotte à l'« odeur de glaise humide et de roche mouillée » faite de conduits, de tunnels et de gouffres, un environnement en mouvement qui se resserre et se desserre autour du corps soumis, rampant et meurtri du narrateur. « Dans le Boyau, rien n'est possible. Et plus la peur gagne, plus tu rétrécis. » Lester ne sait pas ce qu'il fait dans cet antre hostile et sans fin. Il était pourtant censé être tranquillement allongé dans son lit et il n'a aucun souvenir de la manière dont il est arrivé là, ni aucun souvenir d'ailleurs de quoi que ce soit : qui est-il ? d'où vient-il ? que peut-il désormais espérer dans ces bas-fonds sans issue ? Seule la figure de Lisa ressurgit de temps à autre, comme une image qui l'envahit au sein de ce vide abyssal qu'est sa conscience, avant de disparaître de nouveau.
Le roman se découpe en cinq parties au cours desquelles le rythme s'accélère jusqu'à un dénouement sensationnel. Dans les deux premières, qui occupent quasiment les deux tiers du livre, le narrateur prend d'abord conscience de lui-même et de ce « Boyau » dans lequel il est condamné à vivre - c'est le temps du solipsisme et de l'absurde. Puis il rencontre les autres, cette altérité infernale et cruelle qui semble n'avoir d'autre but que de refléter sa propre monstruosité et sa triste finitude. Ces autres prennent ici la forme d'un grand bonhomme autoritaire, au doux nom de César, qui œuvre tel un surmoi, et de son acolyte Squeak (qui pourrait être le Ça, si l'on osait pousser la métaphore psychanalytique). Prisonnier de ce chef qui prétend posséder la cartographie de ce monde incompréhensible, Lester, rebaptisé « Weak » par César, se laisse entraîner par ses semblables. Jusqu'à ce que, par le plus grand des miracles, une femme, Mouette, débarque elle aussi dans cette prison souterraine et le prenne sous son aile, l'éloignant de la terreur que font régner des deux autres.
Mouette, roman aux allures de fable mythologique et fantastique, est tout simplement envoûtant. L'expérience de la solitude, de l'inconfort et de l'existence décrite ici par Dimitri Rouchon-Borie a des airs de Métamorphose kafkaïenne et de Nausée sartrienne. L'auteur achève avec ce livre un cycle d'écriture autour de la violence, commencé par le roman Le démon de la colline aux loups et poursuivi notamment avec Le chien des étoiles (Le Tripode, 2021, 2023). Si c'est bien encore la violence qui est abordée dans ce livre - la violence des hommes, de l'existence, et la violence d'une vie réduite à tenter de se souvenir -, c'est aussi l'amour et l'espoir d'un soutien dans l'altérité qui y sont explorés. Avec Mouette, l'écrivain, ancien chroniqueur judiciaire, sort de l'univers de l'enfermement en prison. Ici, c'est plutôt l'intériorité d'une conscience contrariée par la folie qu'il sonde et transpose avec une acuité remarquable. « Dans le Boyau tu fais face à un choix. Rester écrasé. Ou entrer en relation avec lui. »
Mouette
Le Tripode
Tirage: 10 000 ex.
Prix: 19 € ; 224 p.
ISBN: 9782370554802
