Saluée par la critique, invitée chez Bernard Pivot à son émission « Apostrophes »... Grâce à Sphinx (Grasset), vous êtes entrée en littérature avec fracas et éclat en 1986. Quel rapport entretenez-vous avec votre premier roman, ressorti en 2025 à « L'Imaginaire » de Gallimard ?
Longtemps j'ai eu du mal à relire Sphinx. Et puis Margot Gallimard (qui dirige « L'Imaginaire ») a souhaité reprendre mon premier roman dans sa collection. Elle m'a demandé une préface. J'avais un peu perdu l'appétit d'écrire, je me disais : « À quoi bon ? L'effort est tellement démesuré, ai-je encore envie ? » Rédiger cette préface pour la réédition de Sphinx, réfléchir à ce que j'avais tenté d'accomplir avec ce premier roman m'a permis de le considérer autrement. Ce geste de Margot Gallimard a produit un déclic et m'a incitée à me jeter dans l'écriture de ce « portrait de l'artiste en animale nocturne » que m'avait commandé Colette Fellous pour sa collection « Traits et portraits » au Mercure de France. J'avais certes déjà accumulé un gros paquet de brouillons, mais sans me résoudre à composer un livre. Là je me suis dit : « Maintenant ou jamais ! Soit j'arrive à soulever cette masse de matériau et à en faire un livre, soit je laisse pisser (sic). » Et l'été dernier, je m'y suis attelée.
Anne F. Garréta- Photo © SOPHIE TOTCHILKINE / COLLECTION ANNE F. GARRÉTAPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Votre nouveau livre, DJ, sur votre expérience aux platines, ne fait-il pas écho à ce premier roman sur votre errance de noctambule ?
En effet, on peut les lire comme en stéréo. En écrivant DJ, des choses me sont apparues qui demeurent celées dans Sphinx. En particulier, l'incidence de ces deux ans d'apprentissage d'un métier absolument différent de tout ce que j'avais pratiqué avant et depuis.
Ces deux livres se répondent et rappellent combien vous avez été pionnière notamment sur la question de la fluidité. Ce qui peut expliquer la résonance de Sphinx, quarante ans après sa première publication, parmi les jeunes générations...
Quand j'ai écrit Sphinx, je savais que je me confrontais à quelque chose de massif, de blindé : la fétichisation de la différence des sexes. Cette fétichisation et l'essentialisation des identités qui en découle caractérisaient aussi bien un certain féminisme que l'idéologie la plus réactionnaire. Il y a deux manières de s'attaquer à ce genre de délires. Par le discours : en opposant aux catégories une critique conceptuelle. Mais on peut déconstruire et dialectiser toute la sainte journée, le concept ne touche pas les gens : il n'a pas puissance de les amener à remodeler leurs positions. L'autre option, c'est la fiction : elle projette les lecteurs dans une situation imaginaire, expérimentale. Le roman ne propose rien d'autre que ceci : « Installez-vous dans cet espace autre, essayez-vous à vivre cette aventure que vous n'avez jamais vécue, et voyez comment vous vous y sentez. » La littérature, c'est une gymnastique mentale, un exercice des affects.
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... des affects qui meuvent les corps. Dans vos livres et le dernier tout particulièrement, le rapport entre le corps et l'écriture est très important.
Oui, qui meuvent les corps... Quand on a affaire à un texte littéraire, un vrai, on se rend bien compte que l'auteur a forgé une langue, un rythme propre. Pour qu'une œuvre touche, pour qu'elle traverse le temps, il faut qu'elle ait un rythme. C'est comme danser : tu fais corps avec d'autres dans un rythme. Tu n'as pas besoin de faire les mêmes gestes, les mêmes mouvements (un night-club n'est pas une caserne...). Tu n'as pas besoin de te plier, de te conformer, mais juste de capter, de te brancher sur la vibration profonde.
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À l'instar du DJ qui se doit de ressentir l'atmosphère sur la piste de danse.
Être DJ, c'est le contraire de la playlist ou de l'algorithme. Car si on n'est pas attentif au dance floor, ça ne marche pas ! On peut certes enfiler des tubes les uns à la suite des autres... mais en vérité quand ce n'est que ça, il ne se passe rien. De la même manière, l'écriture commence avec la capacité d'écoute de la langue. Pourquoi Sphinx a-t-il été précurseur ? Peut-être parce que ma langue et mon cerveau en savaient, en savent toujours beaucoup plus que moi, et que j'avais compris qu'écrire supposait de me brancher sur la langue comme instrument non pas d'expression, mais d'investigation de ce qui autrement n'advient pas à la conscience ni même à la perception. C'est comme ça, il me semble, que la littérature peut être en avance sur le discours.
N'avez-vous pas été novatrice également par le sujet du livre ?
Dans les livres que je lisais, je ne retrouvais pas le monde dans lequel je vivais. Outre la suspension des identifications de genre, j'ai introduit dans le roman, comme protagonistes, le DJ et aussi la boîte de nuit. Sphinx met en scène le premier personnage de DJ de la littérature française. Étonnant, non ? Comme si les écrivains ne sortaient pas !
Dans votre œuvre, on goûte cette écriture qui, même si elle dépeint le contemporain, se sent héritière de la grammaire et n'ignore pas une forme de classicisme. Comment l'expliquez-vous ?
Le passé est aussi étrange que la plus queer des raves... Dans toute langue, il y a plusieurs langues. En lisant des livres, jusque dans sa propre langue, on apprend des langues, des langues étranges : on s'incorpore la langue de Mme de Lafayette, celle de Rousseau, celle de Flaubert, de Proust, la langue de Colette... Lire des livres, c'est collectionner des langues, des syntaxes et des rythmes. Et plus on est polyglotte, plus on est capable d'en inventer de nouvelles. C'est tout le plaisir d'être vivant : sortir de chez soi, sortir de soi.
Qu'est-ce qui vous a fait accepter d'entrer dans le catalogue de « Traits et portraits », la collection de Colette Fellous ?
C'était un plaisir. Colette Fellous a une curiosité des livres et des gens, une curiosité d'écrivain. Sa collection lui ressemble. On y trouve des livres très différents, et en même temps un accent singulier. Cette singularité tient au lien que tissent le texte et l'image, l'écriture et la mémoire. Le terme « traits » dit bien l'idée de traces tirées dans le temps. Et puis Colette est une femme patiente, d'une grande délicatesse. Elle m'avait rencontrée à l'université de Duke où j'enseigne et m'avait proposé de faire un titre. Elle m'a attendue sept ans ! J'ai souvent craint de la désespérer... J'ai commencé pourtant dès 2018 à accumuler une masse de notes, de morceaux... mais des notes, des morceaux et même des phrases, ça ne suffit pas à faire un livre qui se tienne...
DJ, malgré sa narration arborescente, maintient le rythme. Comment avez-vous imaginé ce texte unitaire, à rebours du cut-up ?
Si Sphinx a été conçu selon une structure préalable qui sous-tend la totalité de la construction, pour DJ j'ai adopté un autre mode de composition. J'avais un modèle - celui de l'improvisation du DJ avec des morceaux, des boucles, des échantillons. Ainsi, j'ai passé des nuits entières à enchaîner mes morceaux de textes, mes boucles de langue pour en faire émerger une forme, une trajectoire imprévue. Comme un DJ qui mixe pour que quelque chose se passe...
Ce livre est un éloge de la nuit, à savoir de la liberté...
Oui. Ainsi commence le chapitre « Autoportrait en solitude » : « Devenir DJ, c'était fuir, me rebeller contre un ordre diurne du temps et des corps. Déserter la norme. »
DJ. Portrait de l'artiste en animale nocturne
Mercure de France
Tirage: 4 000 ex.
Prix: 23,50 € ; 256 p.
ISBN: 9782715268159



