D'Ormuz à la table du libraire, la hausse des coûts suit des chemins détournés. Si les analystes financiers interrogés ne constatent pas de flambée du papier, les représentants des imprimeurs alertent sur d'autres postes de fabrication et d'acheminement des livres.
Les plastiques, premier signal d'alerte
Pascal Bovéro, délégué général de l'Union nationale des industries de l'impression (UNIIC), pointe d'abord les plastiques. Sur les seules matières premières plastiques, il évoque une hausse de 40 à 50 % des monomères et polymères utilisés pour fabriquer les films de protection et de transport des livres, qu'il relie notamment au poids de l'Arabie saoudite dans leur production. « Ce sont des coûts incompressibles pour les imprimeurs », souligne-t-il. Le gaz pèse également sur les imprimeries équipées de sécheurs thermiques, tout comme le renchérissement du transport maritime et routier.
Sur le papier, en revanche, « les hausses ne peuvent qu’être indirectes », estime-t-il. « Le papier n’est hélas pas produit en France, mais son origine (le nord de l’Europe, notamment) fait qu’il n’est pas impacté en tant que matière première par cette crise, hors coût du transport », précise Pascal Bovéro.
Le papier, une stabilité en trompe-l'œil
Ce constat rejoint celui de la majorité des experts : selon eux, les perturbations maritimes dans le détroit d'Ormuz n'ont pas entraîné de hausse significative du prix du papier. Les données de l’Insee vont dans le même sens : exprimés en euros, les prix internationaux de la pâte à papier ont reculé de 5,7 % entre mars et juillet 2026 et restent très éloignés du sommet atteint en septembre 2022, en pleine période inflationniste. Cette détente concerne le principal poste de fabrication d’un livre. Selon des estimations communiquées par des acteurs de la filière papier et de l’imprimerie, le papier représente plus de 40 % du coût de fabrication d'un livre, contre environ 20 % pour l'énergie, 10 % pour l'encre et 8 % pour le fret. Mais la stabilité de ce premier poste ne suffit donc pas à garantir celle de l’ensemble de la facture, dès lors que les autres composantes restent susceptibles d’augmenter.
Prix de la pâte à papier mars-juillet 2026 : -5,7 % / depuis le pic de septembre 2022 : -43,1 % / base 100 en 2010 - données mensuelles- Photo INSEEPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
L'encre et les routes détournées
Les encres appellent aussi à la vigilance. Le 19 mars, le premier producteur mondial d’encres, l’Américain Sun Chemical, a annoncé des hausses de prix et des surcharges dans toutes ses divisions, invoquant les tensions au Moyen-Orient sur l'énergie, les matières premières et la logistique. S’agissant du fret, l’exposition à la crise dépend toutefois de la géographie des échanges. Pour les ouvrages fabriqués en Asie, les livres à système pour le rayon jeunesse notamment, et acheminés vers l’Europe, les perturbations en mer Rouge et sur la route de Suez affectent directement le trajet maritime. Mais, comme le souligne Pascal Bovéro, « le détroit d’Ormuz n’est pas le chemin privilégié ». Son incidence se manifeste donc principalement de manière indirecte, à travers l’énergie et les coûts logistiques. Dans ces conditions, attribuer toute hausse du fret au seul détroit d’Ormuz serait réducteur.
Qui absorbe la facture ?
Cette prudence dans l’attribution des surcoûts se retrouve dans la communication de Louis Hachette Group. Lors de la présentation de ses résultats semestriels, le 28 juillet, le groupe avait évoqué les conséquences du conflit sur son activité de commerce dans les lieux de transport, le « travel retail », ainsi que les risques pesant sur l’énergie et les approvisionnements. Aucun surcoût spécifiquement imputable à Ormuz n’avait toutefois été chiffré pour l’édition, dont le taux de marge d’EBITA progressait de 7,7 % à 7,8 %, sur la période grâce notamment à la maîtrise des coûts.
Reste à déterminer qui absorbera les éventuelles hausses. Pascal Bovéro désigne le plus souvent l’imprimeur comme le premier acteur exposé, sans préciser quelle part celui-ci serait en mesure de répercuter. Le partage de la facture dépend en effet des contrats, des clauses de révision et des achats déjà engagés.
Répercussion des coûts
Du côté des éditeurs, Hachette a déjà démontré son aptitude à préserver une rentabilité élevée durant la poussée inflationniste de 2021 à 2023. Sa marge opérationnelle atteignait encore 10,7 % en 2023, contre 13,5 % lors de l’année record 2021. Une résistance qui illustre son « pricing power » selon les analystes financiers : c’est-à-dire sa capacité à augmenter le prix des nouveautés sans pénaliser sensiblement les ventes, afin de répercuter une partie des surcoûts et de protéger ses marges.
Cette capacité n’est cependant pas également répartie dans le secteur. Pour les maisons dont le lectorat accepte moins facilement une hausse des prix, défendre la rentabilité peut imposer d’autres arbitrages, portant sur le papier, les finitions ou les tirages. À ce stade, les tensions observées en amont ne permettent donc pas de conclure à une augmentation du prix des livres en librairie. Un répit, au moins provisoire, pour le lecteur.

