L'Égypte ressuscitée. Conquérir l'Égypte puis se frayer un chemin vers les fabuleuses richesses de l'Asie, l'Inde et les trésors de Golconde, beaucoup en ont rêvé depuis Alexandre le Grand et Jules César. Louis XIV ambitionnait de profiter de la déliquescence de l'Empire ottoman pour envahir la terre des pharaons et faire de la France une puissance coloniale. Plus tard, Talleyrand préconisa lui aussi pour la France des visées expansionnistes. L'idée de recreuser l'antique canal de Suez, construit sous Sésostris III, fit même surface.
Charles-Éloi Vial- Photo © BRUNO KLEINPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Pour le canal, il faudra patienter près de trois quarts de siècle. Pour la conquête de l'Égypte, un certain Bonaparte, jeune général issu de la Révolution, testa l'idée dès 1797 et la mit en pratique, dans le plus grand secret, en 1798. Son projet, en digne admirateur des Anciens, était de remonter ensuite vers l'Inde, afin d'en chasser les Anglais. Cette campagne militaire hors norme commença brillamment (prise d'Alexandrie puis du Caire, administration du pays dès juin 1798), puis subit des revers (révoltes sanglantes fomentées par les Anglais, désastre naval d'Aboukir) jusqu'à la débâcle finale en 1801. Bonaparte, lui, était déjà rentré en France où l'appelait la conquête du pouvoir. Mais il n'oublia jamais l'Égypte, qu'il raconta à la fin de sa vie, en exil à Sainte-Hélène, dans le tome II de ses Mémoires.
Cette histoire militaire contrastée, le beau grand livre de Corinne Le Bitouzé et Charles-Éloi Vial, conservateurs à la BnF, la retrace pas à pas, grâce à des documents inédits conservés dans les collections de l'institution, coéditrice du projet. Notamment le manuscrit des fameux Mémoires. Mais la grande originalité de cette entreprise éditoriale ambitieuse, c'est de mettre l'accent sur l'aspect civilisationnel, culturel de la campagne d'Égypte, que les auteurs définissent, à juste titre, comme « une entreprise savante ». Car, à côté des plus de 50 000 soldats embarqués dans l'aventure, le général en chef avait embarqué pas moins de 167 savants : mathématiciens, astronomes, naturalistes, minéralogistes, ingénieurs civils, géographes, architectes, dessinateurs ou peintres, écrivains, sculpteurs, musiciens, et même vingt-deux imprimeurs. Dans ce corps, organisé en académie au Caire, quelques sommités, mais aussi des jeunes : le benjamin, le mathématicien Jacques Antoine Viard, avait à peine 15 ans !
On leur doit énormément, comme aux huit artistes - le génial Vivant Denon et ses collègues -, qui réalisèrent des dessins des monuments antiques, chefs-d'œuvre montrés ici en couleur pour la première fois. Corinne Le Bitouzé et Charles-Éloi Vial décrivent avec enthousiasme l'encyclopédie Description de l'Égypte, entreprise pharaonique menée de 1802 à 1829, vingt volumes publiés, mille exemplaires tirés, un prix de revient de 4 300 000 francs de l'époque. Un livre qui a marqué l'histoire à jamais, faisant redécouvrir l'Égypte antique à l'Occident, au moment même où un certain Champollion cassait enfin le mystère des hiéroglyphes.
Défaite militairement, la France devint la mère de l'égyptologie et donna à l'Égypte ses plus grands spécialistes, Champollion, Mariette ou Maspero. Les trésors rapportés, eux, formèrent l'embryon des collections du premier musée du Louvre, dirigé par Vivant Denon. Cela valait la peine.
L'expédition d'Égypte. Le rêve oriental de Bonaparte
Perrin/Bibliothèque Nationale de France
Tirage: 7 000 ex.
Prix: 39 € ; 312 p.
ISBN: 9782262107512

