Heureux qui, comme Christophe... Tout commence toujours à l'enfance. En 1981, Christophe Ono-dit-Biot découvre, fasciné, Ulysse 31, une série de dessins animés diffusés sur FR3. Le petit Normand rêveur a 6 ans. Il n'en faut pas plus, semble-t-il, pour décider d'une vocation. Six ans après, il choisit d'étudier le grec ancien, poursuit de solides études (classes prépas, agrégation de lettres classiques), enseigne un peu, puis devient le brillant journaliste (au Point) et l'écrivain (essentiellement chez Gallimard) que l'on connaît. Il n'a pourtant jamais oublié ses chères humanités. L'Antiquité, grecque surtout, le nourrit et l'inspire. Il y est régulièrement revenu. Comme ici.
Le projet est simple : il s'agit de « raconter l'Odyssée » à un public qui croit la connaître, l'a plus ou moins lue, en a entendu parler à travers des adaptations plus ou moins fantaisistes, notamment au cinéma. Pour ce faire, Christophe Ono-dit-Biot est remonté à la source, c'est-à-dire au texte, attribué à un certain Homère, censé être un aède aveugle né en Asie Mineure (l'actuelle Turquie), qui aurait vécu au viiie siècle avant notre ère. Soit quatre ou cinq siècles après que se serait déroulée la guerre de Troie, qu'il raconte dans ses deux épopées, l'Iliade et l'Odyssée.
L'Odyssée, c'est pas moins de 12 000 hexamètres dactyliques que notre moderne cicérone a lus attentivement, dont il a compilé les traductions, n'hésitant pas à les remanier parfois, ces souvent belles infidèles. Lui colle au texte, quitte à le décaper, comme on pratique aujourd'hui l'archéologie, loin des reconstitutions et enjolivements si en vogue à partir du xixe siècle.
Ainsi, le titre même de l'ensemble mérite-t-il d'être décrypté, restauré : Odyssée vient du grec Odusseus, le nom même de son héros, devenu Ulixes en latin, puis Ulysse chez nous. Ce nom même induit tout un programme : bien loin de « l'homme aux mille tours », le rusé, il signifie « l'homme en colère », mû par un féroce esprit de vengeance. Un boucher cruel, fourbe, grand massacreur de Troyens et de prétendants, loin du bon père et mari pressé de revoir sa tendre épouse et son fiston, et de « vivre entre ses parents le reste de son âge », comme écrivit le grand Du Bellay à la Renaissance. Vingt ans après son départ, Pénélope et Télémaque luttent pour leur survie, tandis que l'épouse tisse, non pas une « tapisserie », mais un « linceul ». Les mots ne mentent pas.
Dans son livre conçu comme un feuilleton en très courts épisodes, Christophe Ono-dit-Biot colle à l'Odyssée et au destin d'Ulysse, non sans faire remarquer qu'il est longtemps le grand absent de l'épopée, où il n'apparaît en personne qu'à partir du chant XIV. Quant aux retrouvailles avec Pénélope, compliquées, il faudra attendre le chant XXIII et avant-dernier. La fin que nous a léguée Homère, d'ailleurs, est en queue de poisson. On sait qu'Ulysse doit repartir, pour se réconcilier avec le dieu Poséidon, dont la malédiction, partiellement contrecarrée par la déesse Athéna, le poursuit depuis toujours. Il y parviendra, mais trouvera aussi une mort absurde, si l'on en croit les continuateurs d'Homère.
Grâce à Christophe Ono-dit-Biot, qui vise le grand public d'aujourd'hui, n'hésitant pas devant les blagues potaches, les anachronismes savoureux - Ulysse est « un parrain », Homère un « DJ », « qui a inventé le gilet de sauvetage et les somnifères », les prétendants des « squatteurs », et les navires des Grecs étaient déjà guidés par l'IA -, on apprend ou on révise en s'amusant, et on a vraiment envie de (re)lire Homère. L'écrivain rêve déjà d'une adaptation de sa version au cinéma. Nous, on attend son odyssée de l'Iliade.
L'odyssée de l'Odyssée. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les aventures d'Ulysse sans avoir jamais lu Homère
Grasset
Tirage: 12 000 ex.
Prix: 23 € ; 360 p.
ISBN: 9782246841326
