Bibliothèque

BPI : la relance de la machine à lire

Salle de lecture de la BPI. - Photo VINCIANE VERGUETHEN/BPI

BPI : la relance de la machine à lire

La Bibliothèque publique d’information, ouverte en 1977 au sein du Centre Pompidou, à Paris, avec un concept révolutionnaire qui continue d’inspirer les professionnels, revient aujourd’hui à son esprit d’origine pour remodeler ses espaces et son projet.

J’achète l’article 4.5 €

Par Véronique Heurtematte,
Créé le 13.10.2017 à 00h00,
Mis à jour le 13.10.2017 à 10h40

En février 1977, la Bibliothèque publique d’information (BPI) ouvre dans le Centre Pompidou avec un modèle de lecture publique révolutionnaire. D’abord par sa taille, 15 000 m2, sans murs ni cloisons, sur trois niveaux, au sein du bâtiment tant décrié conçu par Renzo Piano et Richard Rogers, et cela vingt ans avant les très grands équipements nés du programme des BMVR (bibliothèques municipales à vocation régionale). Autre nouveauté, ses collections sont totalement en accès libre, et uniquement en consultation sur place, 270 000 documents intégrant dès le départ différents supports, livres mais aussi films, diapositives, méthodes de langues. Le tout accessible gratuitement, tous les jours - sauf le mardi - jusqu’à 22 heures.

Hybridations

"C’était un acte extrêmement fort de créer une bibliothèque de lecture publique qui dépende de l’Etat, et de l’associer à un musée national, se souvient Dominique Lahary, bibliothécaire entré dans le métier l’année de l’ouverture de Beaubourg, toujours actif dans la vie associative professionnelle. Cela lui conférait le statut d’équipement culturel à part entière et préfigurait les hybridations entre bibliothèques et autres institutions qui, aujourd’hui encore, sont considérées comme innovantes." La salle d’actualité, un espace de 650 m2 au rez-de-chaussée du Centre Pompidou, qui propose la presse, l’actualité éditoriale du livre et du disque, des chaînes de télévision étrangères mais aussi des débats, fera date.

Pour élaborer le projet de BMVR de Montpellier, ouverte en 2000, Gilles Gudin de Vallerin, son directeur, emmène ses édiles visiter la BPI qui l’avait enthousiasmé quand il était étudiant. "Après avoir visité la BPI, on ne pouvait plus concevoir une bibliothèque avec seulement des sections traditionnelles, adulte, jeunesse, patrimoine, explique le directeur. Une salle d’actualité doit être grande et proposer non seulement la presse mais aussi des postes Internet, des informations sur l’emploi et la formation, différentes postures d’assise. Souvent, je trouve ces espaces sous-dimensionnés."

"Grande sœur"

Inaugurée également en 2000, la Bibliothèque d’étude et d’information (BEI) de Cergy-Pontoise revendique officiellement la parenté avec sa "grande sœur" : cette bibliothèque d’agglomération ne propose que des livres documentaires, à l’origine uniquement en consultation sur place, avec un fort accent sur la formation et l’emploi. Tout le modèle n’est cependant pas transposable. "Les usagers ne comprenaient pas pourquoi ils ne pouvaient pas emprunter, explique Emmanuelle Boumpoutou, directrice de la BEI. Nous avons progressivement ouvert les collections au prêt."

Plus récemment, le projet de la médiathèque Françoise-Sagan, ouverte en mai 2015 à Paris, a lui aussi puisé son inspiration du côté de la BPI. "La salle d’actualité constitue une première entrée dans les collections de la bibliothèque, détaille Viviane Ezratty, directrice de l’établissement. Nous nous sommes aussi inspirés de la BPI pour nos ateliers de conversation en français langue étrangère. On voulait que les gens s’emparent de la bibliothèque avec une grande liberté, comme c’est le cas là-bas. Les bibliothécaires y pratiquent un accueil bienveillant d’un public très divers et sont dans une démarche d’amélioration permanente très perceptible."

En 2057

Dans son programme fêtant ses 40 ans d’existence, la BPI organise les 16 et 17 octobre des journées professionnelles intitulées "Biblio 2057, retour vers le futur", qui exploreront l’avenir de la lecture publique à travers l’expérience de la BPI, mais aussi de nombreux programmes français et étrangers.

Rester innovante demande cependant à la BPI beaucoup d’efforts et de capacité de remise en question. Les locaux vieillissent, les usages changent. En 2000, après trois ans de travaux, la bibliothèque rouvre avec un nouveau projet tourné vers le public étudiant, majoritaire parmi les usagers. L’accès ne se fait plus par l’entrée principale du centre, sur la piazza, mais par une entrée latérale. Les portes de communication entre la bibliothèque et le musée sont fermées. La BPI et le Centre Pompidou continuent à coexister, mais dos à dos. Les interminables files d’attente pour accéder à la bibliothèque, en particulier le week-end, deviennent une caractéristique dont la bibliothèque se passerait bien.

Un diagnostic sévère

Arrivé à la direction de la BPI en 2010, Patrick Bazin dresse un diagnostic sévère : malgré ses atouts incontestables, la BPI a peu à peu perdu son rôle de laboratoire d’idées, et son public, qui compte plus de 60 % d’étudiants, ne reflète pas la diversité de la population. Avant son départ à la retraite, en 2013, il soumet un projet d’établissement qui prévoit notamment le réaménagement d’une partie des espaces, le développement de la médiation et de l’action culturelle, la diversification des publics. Si ce programme n’a pas fait l’unanimité lors de son annonce, il sert aujourd’hui de base au projet de réaménagement qui démarrera en 2019.

Réaménagement : le retour aux sources

Le nouveau projet d’établissement de la BPI renoue avec les concepts d’origine mais introduit aussi un esprit "troisième lieu" fondé sur une plus grande convivialité des espaces et des services.

"Le projet de lecture publique d’origine était visionnaire. La BPI doit garder sa capacité à expérimenter." Christine Carrier - Photo CLAIRE MINEUR/BPI

En 2021, à l’issue du grand chantier de réaménagement qui débutera en mars 2018, les usagers accéderont à la BPI en utilisant à nouveau l’entrée principale du Centre Pompidou par la piazza et non plus l’entrée latérale de la rue Beaubourg, comme c’était le cas depuis les travaux de 2000. Cette décision incarne l’une des ambitions fortes du projet : retisser le dialogue entre les deux entités et favoriser un plus grand brassage de leurs publics respectifs.

Cela marque le retour au concept architectural d’origine, revendiqué par les architectes de l’atelier Canal chargés du programme. Depuis le forum du rez-de-chaussée, les lecteurs emprunteront les escalators extérieurs dans la "chenille", emblématique du bâtiment de Renzo Piano et Richard Rogers, et entreront par le niveau 2. A l’intérieur, les escalators qui coupent actuellement les espaces disparaîtront au profit de deux escaliers entièrement ouverts, un système de rideaux rétractables remplaçant la cage de verre nécessaire pour répondre aux normes de sécurité incendie. Une petite prouesse qui permettra de retrouver une vue complètement dégagée sur chacun des trois grands plateaux, de ramener de la lumière et de favoriser la fluidité de circulation entre les étages. "On pourra déambuler sur chaque plateau sans pousser une seule porte, détaille Patrick Rubin, l’un des architectes de l’atelier Canal. On revient à l’esprit de Renzo Piano qui a conçu ce bâtiment comme une ville traversée de rues."

Autre idée forte, un réseau de bandeaux lumineux qui serpenteront au plafond portera la signalétique et guidera les lecteurs tout au long de leur cheminement vers les sections et les espaces qu’ils cherchent. "Avec ces serpents métalliques, nous mettons un corps étranger dans Beaubourg qui pourra en disparaître si nécessaire, précise Patrick Rubin. Toutes nos interventions sont réversibles."

Esprit troisième lieu

Le projet d’établissement ambitionne d’ouvrir plus largement la bibliothèque au public, notamment en accordant une place de choix à la culture des loisirs et aux activités ludiques, en renforçant les actions de médiation qui deviendront une mission centrale et en introduisant plus de convivialité et de confort dans l’aménagement et le mobilier.

Le réaménagement, qui porte sur 6 000 des 10 000 m2 de la BPI, dotera notamment de nouveau la bibliothèque d’une salle d’exposition, comme à l’origine, et créera un espace nouvelle génération axé sur la culture geek avec du numérique, des jeux vidéo, des mangas, de la BD. Les collections de livres ne seront pas réduites mais intégreront l’offre numérique.

"Le projet de lecture publique d’origine était visionnaire, souligne Christine Carrier, directrice de la BPI. Nous nous plaçons dans la continuité de ces services innovants. La BPI doit garder sa capacité à expérimenter." Les services emblématiques de la BPI tels que l’accueil des migrants ou l’espace autoformation seront renforcés.

Serge Lasvignes : "Il faut une acculturation entre la BPI et le Centre"

Arrivé à la présidence du Centre Pompidou en 2015, Serge Lasvignes fait du dialogue entre les composantes de son établissement l’axe majeur du réaménagement.

Serge Lasvignes. - Photo HERVÉ VÉRONÈSE/CENTRE POMPIDOU

Serge Lasvignes - Faire circuler entre les deux institutions le public de la BPI et celui du Centre Pompidou, très différents l’un de l’autre, est une question fondamentale. Quand le président de la République Georges Pompidou a imaginé de rassembler un musée, une bibliothèque et un institut de musique [l’Ircam, Institut de recherche et coordination acoustique/musique, NDLR], il ne s’est pas posé la question d’un projet culturel fédérateur. Le seul fait de rapprocher ces institutions était extraordinaire. Mais aujourd’hui, une grande partie des usagers de la bibliothèque ne sait pas ce qui se passe juste à côté. Une des forces du Centre Pompidou, c’est sa culture de la différence, et aussi une forme d’accueil et de générosité. Il n’est pas réductible à une formule classique, de type musée ou bibliothèque. Il faut associer la richesse de l’un à la capacité de l’autre. Cela nécessite une acculturation des personnels de la BPI au musée et réciproquement, ainsi que la banalisation du travail en mode projet.

Les musées travaillent beaucoup actuellement à des projets d’expositions interactives dans lesquelles le public est associé en amont lors de la conception, et en aval lors de la visite dans laquelle il est impliqué de manière active. Les bibliothèques ont beaucoup à nous apporter dans ce domaine. On peut travailler aussi de manière croisée sur la place du numérique dans le domaine des arts et dans celui de la recherche documentaire. Avec la création de la Cinémathèque du documentaire, la BPI renforce sa présence dans ce domaine. Une programmation élaborée par la BPI sera diffusée quotidiennement dans les salles de cinéma du Centre Pompidou.

La gestion des flux de public est ce qu’il y a de plus complexe dans des institutions comme la nôtre. Et les contraintes actuelles en termes de contrôles de sécurité n’ont rien à voir avec celles de 1977. Nous allons devoir gérer les files d’attente pour le musée, pour la BPI, pour les spectacles. Des agents seront chargés d’aller à la rencontre des visiteurs à l’extérieur pour leur donner les informations pratiques et créer du contact humain. C’est difficile, mais le retour de l’accès des lecteurs de la BPI par l’entrée principale du Centre Pompidou est symboliquement très importante. Cela veut dire que pour se rendre à la bibliothèque, ils devront de nouveau traverser le forum du rez-de-chaussée, conçu précisément à l’origine comme le lieu de rencontre des publics, et auquel je souhaite redonner une présence culturelle forte.


Commentaires (0)

Espace réservé aux abonnés

Livres Hebdo a besoin de votre voix. Nous apprécions vos commentaires sur le sujet, vos critiques et votre expertise. Les commentaires sont modérés pour la courtoisie.

Connectez-vous Pas encore abonné ? Abonnez-vous

On vous
RECOMMANDE

Les dernières
actualités