La romancière Françoise Kerymer, arrière-petite-fille de Joseph Gibert, raconte cette dynastie dans Les Passeurs d'histoires (Buchet Chastel), un page-turner de presque 600 pages. Une saga qui embrasse presque deux siècles d’histoire, depuis la naissance du fondateur en 1852, Joseph, premier du nom. D’abord séminariste reconverti en précepteur avant de monter à Paris pour s’établir comme bouquiniste spécialisé dans le livre scolaire en 1886, alors que la IIIe République décrète l’éducation obligatoire.
Devenu libraire ayant pignon sur rue au 23 du quai Saint-Michel, sans délaisser les boîtes face à son échoppe. Il multiplie ensuite les librairies dans le quartier et ailleurs et devient éditeur de classiques et de raretés, tout en continuant le négoce de manuels d’occasion. Ayant pour clients et amis Mallarmé, Matisse ou Paul Claudel.
Dans les années 1920, ses fils Guillaume-Joseph, qui se fait appeler Joseph comme son père, et Régis veulent chacun leur établissement. Joseph Gibert développe le Boulevard Saint-Michel, la province et la papeterie. Alors que Régis crée Gibert Jeune place Saint-Michel et rive droite ainsi qu’une librairie de rareté plus haut sur le boulevard. On assiste à la construction du métropolitain, aux inondations de 1910, aux deux Guerres mondiales, à Mai 68 ou à l’apparition de la Fnac puis du prix unique du livre.
Jusqu’à ce qu’au bout d’un siècle de rivalité acharnée, ponctuée d’alliances de circonstances, les deux entreprises, toujours familiales, fusionnent et ouvrent un nouveau chapitre pour ce qui est désormais la première librairie de France. En voici quelques extraits saillants.
1890 : La genèse
Une boutique se libère au 23 du quai Saint-Michel. Joseph saute sur l’occasion. L’affaire est vite conclue, et il peut enfin concrétiser son idéal : avoir un vrai magasin, avec une vitrine, un étalage et une arrière-boutique, situé quasiment en face de ses caisses du parapet. Comme la librairie de Chacornac qui l’avait éblouie le jour de son arrivée à Paris.
Et cette année, une nouveauté réjouit les bouquinistes des quais : un arrêté préfectoral les autorise – ils sont près de deux cents, maintenant – à laisser les livres dans les boîtes, désormais fixées sur le parapet, couvertes de zinc sur place, cramponnées au parapet et verrouillées par des tiges de fer. Terminés, les déménagements qui esquintent les reins.
Librairie du 27 quai Saint-Michel en 1910- Photo DRPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Bientôt, Joseph pourra dire adieu au vent glacial et aux pluies impitoyables. Le 5 novembre 1890, il signe le bail. Et dès le lendemain, les Gibert retroussent leurs manches, récurent, repeignent les murs, installent de solides étagères. Puis ils transfèrent tous les livres du 17 au 23 du quai. Reste la devanture. « Alors, vous aussi, vous vous mettez aux pinceaux ! » lance en riant l’un des jeunes artistes peintres du 19, au-dessus de chez Vanier, voyant le couple repeindre l’extérieur du magasin d’un vert profond qui mettra les reliures en valeur » a estimé Joseph.
« Vous voulez un coup de main pour l’enseigne ? » propose le jeune peintre. Quel plus bel augure que des mains d’artiste ? Le panneau Librairie Gibert en lettres majuscules blanches est posé un soir de la fin mars sous les applaudissements de Vanier, de Chacornac, des peintres du 19, de Fernand de Montessus, Dominique Burin des Roziers, des amis auvergnats de Paris… et de quelques bouquinistes, envieux mais fiers de la réussite d’un confrère, qui sera peut-être un jour la leur. Et le 1er avril 1891, sous un soleil généreux, la librairie Gibert ouvre ses portes.
(…)
Chaque matin, installé à son bureau près de l’entrée du magasin, Joseph prend vite la mesure de son nouveau statut. Toujours de noir vêtu, il a troqué son chapeau de feutre contre un béret. Pour autant, avoir quitté la précarité des gagne-petit, être commerçant à part entière et figurer sur le registre des libraires de Paris ne lui montent pas à la tête. « Instabilité, fragilité, caducité des biens de cette vie… » Il n’oublie pas le père Bourdaloue.
Autant par respect pour son ancienne condition que pour accroître sa présence sur le quai, il conserve ses boîtes de plein air sur le parapet. Le choix est astucieux puisqu’elles lui permettent de doubler la surface de son étalage devant la boutique. Il les appelle ses « boîtes à prix fixe », où les élèves font le plein des livres obligatoires à leur scolarité : traductions d’auteurs latins, Voltaire et Rousseau au complet, Corneille, Racine, encyclopédies, etc. Toutes ces œuvres sont méprisées par les bouquinistes ; elles prennent trop de place et rapportent peu.
Ses autres clients, amateurs, chineurs, il les reçoit dans sa boutique tout aussi courtoisement qu’auparavant. Seule différence, de taille, il est à l’abri des intempéries. Dans le confort d’une pièce sans courants d’air, de longues discussions littéraires s’engagent sur l’intention d’un auteur ou la profondeur d’une belle phrase, quand ce n’est pas sur la rareté d’un ouvrage dont il raconte l’histoire avec passion.
Un nouveau client ? Il le jauge dès son entrée. Discrètement, il le regarde faire son choix parmi les différents domaines classés avec précision dans la librairie, note sa façon de s’absorber dans la lecture… Et lorsque le client arrive au bureau de Joseph, ce dernier évalue sa sélection avant l’encaissement. « Bien… Bien… Excellent, dit-il. Mais celui-ci, je vous le déconseille, il vous décevra. » Et s’il juge l’acheteur digne d’une telle faveur, il n’est pas rare qu’il file dans l’arrière-boutique pour revenir avec l’une de ses perles – une première édition, un épuisé ou un tirage limité –, l’œil brillant : « Et celui-là ? Vous le connaissez ? »
A contrario, les papillonneurs pressés ou les hâbleurs jouant les bibliophiles sont ses bêtes noires. Il ne peut leur refuser la vente, mais si par malheur l’un d’eux débusque un livre intéressant, le regard de Joseph s’assombrit, navré de voir partir un trésor qui ne sera pas apprécié à sa juste valeur. Gâchis dont il ne se remet pas aussi facilement qu’il le souhaiterait. Quant à recevoir des lots et à les trier, il est bien plus aisé de les examiner dans l’arrière-boutique plutôt que sur le bord d’un parapet. Nombreux sont maintenant ceux qui lui déposent un carton de livres en disant : « Voyez ce que vous pouvez en tirer, je repasserai. » Joseph ne refuse jamais, quel que soit l’état des ouvrages. Il peut toujours y avoir une pépite sous la drouille.
1909 : L’établissement
C’est donc sans hésitation que, le 15 avril 1909, il signe le bail du 27 quai Saint-Michel. Enfin des mètres carrés supplémentaires ! Enfin un grand magasin, avec une longue et belle vitrine, pour loger les anciens et faire une vraie place aux chantres de la modernité parisienne. Élise a enfin retrouvé sa pugnacité et son goût pour la nouveauté : Léon Bloy, Pierre Louÿs, Octave Mirbeau et leurs fantaisies littéraires se vendent bien.
Pour faire tourner les deux magasins, Joseph doit recruter. Mais pas n’importe qui. Marie, la fille de son frère Eugène, a vingt-six ans, n’a pas de vie de famille, adore les livres et rêve de vivre à Paris. Elle sera parfaite en renfort.
Il fait également venir un cousin qui fera office de coursier avec les éditeurs, ce qui lui libérera du temps pour la gestion des deux magasins. À tous les deux, il octroie le repos dominical, comme c’est désormais la règle. Mais pas pour lui-même. Depuis qu’il est libraire, Joseph travaille tous les jours de l’année : pas de dimanche, pas de fête, excepté le 15 août pour l’inventaire. Levé à 5 heures du matin, pause d’un quart d’heure pour déjeuner, et pendant la rentrée veille jusqu’à minuit pour tout préparer. Tel est son quotidien.
(…)
Janvier 1910 s’achève. Joseph a profité de la période des fêtes pour réaménager les rayons. Il consacre tout le magasin du 23 aux beaux-livres et à la bibliophilie. Ses vieux murs, patinés par dix-huit années de métier, méritent l’excellence. Il laisse cependant toutes ses réserves de livres dans le sous-sol.
Le 27, plus grand, plus lumineux, plus neuf, est destiné au reste de l’activité : les classiques dans des éditions plus ordinaires, les livres contemporains, pratiques, guides de voyages, romans populaires, collections à bas prix et à grand tirage ; les livres scolaires, pour toutes les classes ; et les ouvrages universitaires, pour tous les parcours supérieurs. De quoi faire.
Les magasins sont fin prêts. Et le métro circule enfin sous ses pieds ! Une station proche, un croisement de deux lignes… La fréquentation du quartier va augmenter… Joseph devrait être parfaitement heureux mais il est inquiet. Et encore une fois, à cause de la Seine. Il ne cesse de pleuvoir, et l’eau monte dangereusement.
Guillaume-Joseph et Régis Gibert- Photo DRPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
1929 : La dispute
C’est quoi, cette librairie au 61 ? demande Joseph [fils du précédent. NDLR], furieux, en déboulant dans le tranquille appartement de Régis. J’ai vu des travaux, des livres, je suis entré. « Et là…
On m’a dit que c’était une librairie qui s’installait… » Ses yeux lancent des éclairs. « Une librairie Gibert !
- C’est exact. Je viens de l’acquérir, répond calmement
Régis, sans lever le nez de sa fiche.
- Comment ça, l’acquérir ?
- Oui.
- Et… sans m’en parler ? gronde Joseph.
- Pourquoi t’en aurais-je parlé ? C’est mon droit le plus absolu », répond Régis sans se lever. Debout, son frère a l’avantage d’une tête de plus. « Nous ne sommes pas mariés sous le régime de la communauté, que je sache.
- Et… Tu vas y faire quoi, dans ce magasin ?
- Vendre des livres.
- Très drôle. »
Abasourdi, Joseph se laisse lourdement tomber sur la chaise, devant le bureau. Leurs querelles d’enfant remontent d’un seul coup. Joseph qui laissait éclater ses colères, Régis silencieux, qui persistait malgré les menaces. Une vraie tête de mule. Et sournois, de surcroît !
Je ne vois pas pourquoi, reprend Régis d’une voix lente et posée, je ferais bénéficier, seul, notre société d’une activité sur laquelle je travaille sans relâche depuis mon retour du régiment, pendant que toi…
- Oui, moi ?
- Tu t’es installé à ton aise.
- Mais enfin ! Comment oses-tu… »
Régis poursuit du même ton monocorde : « … et j’appellerai MA librairie : Librairie Joseph Gibert, du nom de notre père. Le fondateur.
- Quoi ? Joseph, c’est MON prénom ! Je refuse que tu profites de la notoriété que j’ai construite tout seul. » Il suffoque de colère. « Oui ! Tout seul ! pendant que toi… tu gribouilles tes fiches. »
Régis garde le silence.
« Mon petit vieux, ne commence pas à jouer à ça avec moi, continue Joseph d’une voix blanche. Si jamais tu utilises ce nom, je te ferai un procès… Et je le gagnerai ! » La porte claque. Ernestine, dans la cuisine, tremble de peur. Heureusement les enfants sont au Luxembourg, avec la cousine Jeanne. Pour dissoudre les relents de cette intolérable irruption dans leur univers paisible, elle jette, rageuse, une poignée d’eucalyptus dans le poêle.
Joseph a suffisamment fait la guerre pour savoir qu’une bataille est perdue si l’on ne croit pas en elle… Il a vivement exprimé sa détermination et, comme prévu, Régis capitule et renonce à nommer sa nouvelle librairie « Joseph Gibert ». Mais Joseph revient à la charge. Il veut assurer ses arrières en imposant à son petit frère de signer un accord qui restreint l’utilisation de leur patronyme commun. En vain. Régis se contente de supprimer Joseph sur la couverture de son catalogue de livres anciens et y indique sobrement : « Librairie d’amateurs Gibert. »
(…)
Au 61, les travaux avancent. Après un bon coup de nettoyage, Régis et Jeanne, sa fidèle complice, installent les livres.
« Regardez, Régis… C’est incroyable ! » s’écrie-t-elle. Lèvres rehaussées de rouge, boucles blondes à la mode, la jeune femme a du mal à contenir son excitation. Elle vient de faire le premier tri d’un lot apporté par un client, parmi lequel figure un Almanach de la librairie daté de 1781. Souvent manipulé, le livre est en mauvais état, mais il contient un trésor :
Page 30, à la lettre G des librairies parisiennes, figure une librairie Gibert aîné, rue des Mathurins, L’ancienne rue des Mathurins-Saint-Jacques, le long des thermes de Cluny.
« Déjà une librairie Gibert… en 1781 ! Et dans notre quartier. Incroyable ! » En effet », murmure Régis, très ému. Mais la deuxième ligne, qui figure juste en dessous, le trouble davantage.
« Là… là… Regardez, Jeanne ! Une seconde librairie… Aussi une Gibert… » Sous Gibert aîné, il lit : Gibert, Jeune, rue de Hurepoix ; l’actuel quai des Grands-Augustins, à deux pas.
Gibert jeune. C’est décidé, ce sera le nom de sa librairie en haut du boulevard. Gibert Jeune, Librairie d’Amateur. Une fois de plus, c’est un livre qui l’éclaire.
1933 : Gibert contre Gibert
Lequel des deux frères a prononcé le mot « séparation » ? Ni l’un ni l’autre ne saurait le dire. Mais ils sont d’accord pour délier un attelage, dont les chevaux ne veulent plus aller dans la même direction.
Cette fois, ce n’est pas au Bouillon Racine qu’ils se retrouvent, mais au Capoulade, à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la rue Soufflot. « Mon nouveau QG, s’amuse Régis.
- Je vois… Le mien jouxte la Sorbonne. Mais toi, tu te rapproches du Panthéon, avec ton magasin Gibert Jeune. Cela ne m’étonne pas. Tu as toujours aimé les Grands Hommes ! », plaisante Joseph, incapable de ravaler un bon mot, même s’il est peu aimable pour son « petit » frère.
Comme ils ne sont pas là pour se chercher des noises, Joseph enterre la hache de guerre : « Gibert Jeune… Beau nom, bien trouvé. Bravo ! Je te souhaite tous les succès possibles. Ta librairie d’amateurs est très bien agencée. Et maintenant, partageons. » Il leur faut peu de temps pour se mettre d’accord sur la division des locaux : Régis reste « à quai » et garde les magasins du 23 et 27 quai Saint-Michel ; Joseph, lui, conserve le 30 du boulevard, la rue de la Pompe et l’entrepôt de Montrouge, qui faisaient partie de la société. Le 26, c’est déjà le sien propre.
Mais pour ce qui est des livres, c’est une autre histoire. Faire l’inventaire relève de l’impossible, d’autant qu’ils ressentent l’un et l’autre la nécessité de trouver très vite une solution pour gagner leur indépendance et faire avancer leurs projets respectifs. Les deux frères décident donc de ne procéder qu’à un partage partiel, gardant pour plus tard le sujet épineux des livres. Le 1er janvier 1933, la société « Librairie Gibert » est dissoute. Joseph Gibert et Gibert Jeune lui succèdent.
1978 : Chacun sa publicité
Jean explore toujours de nouveaux horizons. Lors d’une réunion de travail, son beau-frère, Marc le financier, lui tend un prospectus. « Gibert Jeune annonce une tombola pour les étudiants, avec un gros lot à gagner… Et pas un gadget… », souligne Marc. Sur le tract distribué à la sortie
des métros, des écoles et des facultés, juste avant le départ en vacances, les Jeune annoncent triomphalement leur premier prix : une Autobianchi A112 Juventus. « Rien que ça ! Et avec mille litres d’essence ! Tout pour détourner notre clientèle du boulevard vers leur place…, soupire Marc. »
(…)
Enfin, on parle de Joseph Gibert ! Et plus encore que par les campagnes publicitaires tapageuses des Jeune. Il n’y a pas que le marketing. Son coup de maître à lui, il ne l’a pas commandé, ni organisé. Il est venu tout seul et cela… dans le cœur même d’un livre au succès planétaire ! Par un auteur mondialement estimé, qui dévoile la genèse de son chef-d’œuvre… À la première page de son prologue !
Pour la dixième fois, Jean relit le prologue du prix Médicis étranger 1982, Le Nom de la rose d’Umberto Eco : « Le 16 août 1968, on me mit dans les mains un livre… En un climat mental de grande excitation, je lisais, fasciné, la terrible histoire d’Adso de Melk, et elle m’absorba tant que… Jean relit encore une fois à voix haute :… presque d’un seul jet, j’en rédigeai une traduction sur ces grands cahiers de la Papeterie Joseph Gibert où il est si agréable d’écrire avec une plume douce ». Un cahier Joseph Gibert, réceptacle privilégié de la virtuosité d’une grande plume. Où il est « si agréable d’écrire ». Là, aucune possibilité d’être imité par les cousins Jeune.


